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350 km de tissu pour Migros

Ils brillent d'une couleur rouge grenat dans nos supermarchés: impossible de ne pas remarquer les t-shirts, chemises et chemisiers de nos collaborateurs. Ces uniformes proviennent de l'entreprise familiale Viemi, en Macédoine du Nord.

Texte Benita Vogel
Photos Roger Hofstetter
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Au plafond, un haut-parleur crache de la pop macédonienne. Deux femmes, assises à une grande table rectangulaire, manipulent des coupons de tissu rouge. Elles déroulent la toile aux bandes orange et superposent couche sur couche, en maintenant le tout par de petites épingles dont les têtes hérissent le plan de travail. «Cela ne doit pas glisser, les fines bandes orange doivent être exactement superposées afin que le motif du t-shirt soit à la bonne place», explique Zoran Aleksovski, fondateur de l'atelier de confection Viemi, à Ohrid, en Macédoine du Nord. Zoran, sa femme Zorka et leurs deux enfants fabriquent, avec l'aide de 210 salariés, des vêtements de travail, notamment pour Migros. Les chemises et t-shirts portés par les collaborateurs des supermarchés Migros et des magasins «melectronics», Do it + Garten ou Migrolino ont tous été coupés et cousus chez Viemi. «Nous avons déjà confectionné plus d'un million de pièces pour Migros, soit 350 000 mètres de tissu», précise Zoran.

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La famille Aleksovski a fondé Viemi au début du millénaire et a très vite commencé à travailler pour le spécialiste suisse du vêtement professionnel Workfashion. Ce dernier dessine les modèles, achète les matières premières, les envoie à Viemi pour la découpe et la couture, et se charge enfin de la livraison au client (lire encadré).

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Plus que le salaire minimum national

Ce partenariat s'est avéré fructueux. Même si personne ne veut avancer de chiffres, le nombre de collaborateurs est un bon indice: il a été multiplié par dix depuis la création de Viemi. La plupart des 210 employés sont des femmes. Elles cousent, repassent et font fonctionner les machines à couper et à presser. Biljana Jankulovska est l'une d'entre elles. Âgée de 53 ans, elle travaille depuis huit ans chez Viemi et coud des chemises sur l'une des plus de quarante stations de couture récemment automatisées. Un rail en forme de «U», fixé au plafond, transporte les vêtements sur des cintres d'un poste à l'autre: on parle de couture sur cintre. À côté du poste de Biljana, une bifurcation du rail fait descendre les cintres. Sans retirer le vêtement du cintre, Biljana coud la patte de boutonnage sur l’avant de la chemise, coupe le fil et appuie sur le bouton situé à côté de sa machine; le cintre remonte ensuite le long de la bifurcation vers le rail et part en direction du prochain poste enregistré. «Ce système nous permet de travailler à notre rythme et de faire preuve de flexibilité», déclare Biljana. Un bouton permet aux ouvrières d'interrompre l'arrivée du tissu ou de signaler un problème technique au chef d'atelier.

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Biljana et ses collègues travaillent de 7 à 15 h, avec une pause à 10 h. Un brunch – gratuit bien entendu – leur est proposé à ce moment-là dans la cantine située au 1er étage. À 13 h, les couturières sirotent un café à l'ombre des arbres devant l'atelier. Le temps de travail net est de 7,25 heures, payées 8. Zoran Aleksovski précise que les ouvrières sont toutes en CDI, avec un salaire mensuel fixe. La plupart d'entre elles ne possèdent aucune formation de couturière. Elles gagnent entre 300 et 400 euros par mois chez Viemi, selon leurs compétences. C'est plus que le salaire minimum national dans l'industrie textile (actuellement 215 euros). À titre de comparaison, un repas dans un restaurant chic d'Ohrid coûte 3 euros, et le loyer mensuel d'un quatre-pièces en périphérie s'élève à environ 125 euros. «Nous voulons être un bon employeur», affirme le patron de Viemi. Pas seulement parce qu'il s'agit d'un critère important pour leur partenaire Workfashion (lire encadré), mais aussi parce que cela facilite le recrutement. Les hôtels et restaurants de la ville touristique d'Ohrid représentent en effet de redoutables concurrents sur le marché du travail. Afin d'être le plus proche possible des besoins des équipes, Viemi a récemment constitué un comité de représentants du personnel, qui se réunit toutes les quatre semaines pour discuter des demandes des collaborateurs. La famille Aleksovski voudrait aussi construire une crèche pour faciliter le retour à la vie active des jeunes mères à l'issue de leurs neuf mois de congé maternité. Elle devrait accueillir 30 à 40 enfants.

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Les enfants de Zoran et de Zorka sont très impliqués dans les différents projets. Emilia, 28 ans, ingénieure textile, et son frère Viktor, 32 ans, gestionnaire d'entreprise, s'occupent déjà de la planification et de la production. «Nous avons grandi ici et connaissons beaucoup d'ouvrières depuis notre adolescence», raconte Viktor. Avec sa sœur, il s'attache à moderniser l'outil de travail et à introduire de nouvelles technologies. Leur dernière acquisition se trouve dans le hall de l'atelier, encore emballée: il s'agit d'une extrudeuse destinée à amidonner les cols et manchettes. L'atelier dispose aussi depuis peu d'une machine à repasser à vapeur, qui pré-plie les ourlets à grande vitesse.

Améliorer la productivité

Le système de transport sur cintre reste cependant le plus important investissement de l'entreprise, comme l'explique Emilia: «Nous avons nettement amélioré la productivité et la qualité grâce à ce système.» Ce dernier signale les erreurs en temps réel et permet de régler chacun des quarante postes.

Biljana aussi travaille sur divers postes: «L'endroit précis m'est égal, mais ce que j'aime par-dessus tout c'est le tissu rouge pour Migros.» Afin de voir les produits finis «en situation réelle», elle a profité d'une visite à sa famille en Suisse pour se rendre dans un magasin Migros à Berne et faire un selfie avec une des employées portant le t-shirt rouge aux bandes orange. Son verdict est sans appel: «Le résultat est excellent.»

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Biljana Jankulovska a profité d'un séjour en Suisse pour venir constater par elle-même le résultat de son travail.

Des chemises équitables

Les commandes de Workfashion représentent 90% du chiffre d'affaires de Viemi. L'atelier de confection travaille depuis onze ans avec le spécialiste du vêtement professionnel, dont le siège se situe à Hagendorn (ZG). «Je cherchais un partenaire de production fiable, qui me garantirait des produits de qualité et des conditions de travail décentes», explique son CEO Alfred J. Beerli. Aujourd'hui, il peut affirmer en toute bonne conscience que Viemi est une entreprise modèle dans l'industrie textile. L'atelier est régulièrement audité et certifié. Workfashion fait partie de la fondation Fair Wear Foundation (FWF), dont l'objectif est d'améliorer durablement les conditions de travail dans la branche. 

Chaque année, la FWF, qui suit les lignes directrices définies par l'ONG Public Eye (anciennement Déclaration de Berne), évalue les actions mises en œuvre par ses membres pour offrir des conditions de travail sûres et correctes aux ouvriers assurant la production. L'année dernière, Workfashion a été le seul établissement vestimentaire suisse à se voir attribuer le statut de «leader». Comment ce label est-il décerné? FWF organise des visites à l'improviste dans les ateliers de confection pour vérifier les horaires de travail, les salaires et le respect des règles de sécurité.

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