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«Les égocentriques ne font pas de bons solistes»

Sur scène, la violoniste-star Anne-Sophie Mutter se met sans compter au service de la musique. En coulisse, elle vient en aide aux jeunes talents et aime raconter des histoires drôles sur son mentor qu’était le célèbre chef d’orchestre Herbert von Karajan. Elle sera en concert le 13 mai à Lucerne, invitée par les Migros-Pour-cent-culturel-Classics.

Texte Pierre Wuthrich
Photos Service de presse
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Anne-Sophie Mutter, depuis plus de quarante ans, vous êtes la star incontestée du violon. Quel est le secret pour rester au sommet?
Il faut aimer ce que l’on fait, c’est tout. Regardez Roger Federer, il est passionné par le tennis et n’hésite pas à se perfectionner encore et encore.

La passion ne suffit pas, il faut aussi une discipline de fer.
Oui, mais la passion rend la discipline plus facile. Pour moi, tout cela est naturel, car je suis une passionnée. Quand je me prends d’intérêt pour quelque chose, je fonce et ne compte ni mon temps ni mes efforts.

Êtes-vous fière du niveau que vous avez atteint?
Vous savez, je suis comme une alpiniste. On a toujours en vue un sommet plus haut qu’on a envie de gravir. Cela dit, je sais aussi m’octroyer des pauses dans l’ascension. Mais c’est pour mieux faire ensuite le prochain saut.
Vous ne vous reposez donc jamais?
Il me tient à coeur de faire l’impossible pour présenter le meilleur de moi-même. J’ai été à bonne école avec Karajan. Il recherchait sans cesse le son parfait. Je me souviens quele lendemain d’un concert merveilleux, il venait en répétition et on recommençait tout depuis le début!

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Bio express

1963: naissance à Rheinfelden (D).

1968: premier cours de violon.

1977: joue pour la première fois avec la Philharmonie de Berlin dirigée par Karajan.

1978: premier enregistrement pour le label Deutsche Grammophon.

1988: mariage avec l’avocat Detlef Wunderlich.

1995: élève seule ses deux enfants suite au décès de son mari.

2002: mariage avec le chef d’orchestre André Previn (jusqu’en 2006).

2011: création des Mutter’s Virtuosi, une formation composée de jeunes violonistes que soutient Anne-Sophie Mutter via sa fondation.

Que reste-t-il de Karajan?
Vraiment beaucoup de choses. Je suis fascinée qu’aujourd’hui encore, Karajan réalise les meilleures ventes de disques chez Deutsche Grammophon, trente ans après sa mort. Ses interprétations sont encore actuelles, et il reste inégalé. Vous voyez que la recherche de la perfection paie.

Qu’aimeriez-vous lui dire lorsque vous le retrouverez au paradis?
Oh je lui demanderai si je peux diriger son orchestre et s’il peut, lui, jouer du violon. Et là je ferai exprès de diriger très lentement (éclat de rires)! Oh, je peux vous raconter une histoire drôle à son sujet?

Avec plaisir.
Karajan monte dans un taxi à Berlin. Le chauffeur, troublé, commence à rouler sans demander à son illustre client où il doit se rendre. Après un instant, il s’exclame: «Maestro, j’ai oublié de vous demander votre destination.» Et Karajan de répondre: «Peu importe, on a besoin de moi partout.» (rires)

Il était ainsi?
Non, pas du tout. En privé, il était très réservé. Sur scène toutefois, sa personnalité remarquable ressortait et sa seule présence en imposait. Avec lui, il fallait toujours tout donner. Je trouve cette vision très positive; cela ne peut que nous inspirer.

Avez-vous peur de ne plus pouvoir donner le meilleur de vous-même, de ne plus pouvoir rester au sommet?
Ce serait un moment amer pour moi si je devais venir à souffrir d’arthrose par exemple. Mais dans l’ensemble, il vaut mieux vieillir que mourir jeune. Mon mari est décédé à 60 ans. Ce n’est pas un âge pour partir, alors je vois l’alternative de la vieillesse comme une bonne chose. Mon Dieu, vieillir n’est pas une honte!

Pouvez-vous imaginer une vie sans musique?
Non. Cela dit, même sans mon instrument, ma vie ne serait jamais exempte de musique. J’ai une vraie bibliothèque de compositions en tête que je peux faire jouer en tout temps. Tant mieux: la musique est un cadeau pour tous. Un enrichissement émotionnel.

Et une vie sans concert, est-ce imaginable pour vous?
Non, j’ai besoin de ce lien avec le public. Si l’on répète autant, ce n’est pas pour rester seul entre quatre murs, c’est pour partager notre travail. Durant un concert, je dialogue avec le public, même s’il ne parle pas. Je le ressens et m’adapte en conséquence.

C’est ce genre d’expérience que vous partagez avec les jeunes talents que vous soutenez dans le cadre de votre fondation?
Entre autres oui, car j’aime l’idée que l’on fasse vivre des oeuvres qui existent depuis des siècles non pas pour nous mais pour les auditeurs. Et il faut que ces compositions leur parlent afin qu’ils repartent chez eux avec un souvenir. C’est pourquoi je répète toujours à mes protégés qu’ils doivent rester humbles et se mettre au service de la musique. Un musicien doit faire le lien entre le compositeur et l’auditeur. Les égocentriques ne font pas de bons solistes.

Quel est le plus grand danger pour un débutant?
Ne pas lui laisser le temps de se développer. Aujourd’hui, si le premier disque d’un musicien ne se vend pas, il sera banni des maisons de disques. C’est regrettable, car une carrière se construit sur la durée. Il faut aussi savoir dire non aux appels des sirènes si l’on sent que l’on n’est pas prêt pour tel ou tel compositeur.

J’imagine que la pression est aussi toujours plus forte, la concurrence plus rude.
C’est vrai, il y a aujourd’hui une foule de musiciens qui ont du talent. C’est une bonne chose d’un côté, car cela signifie que l’offre est plus grande et que l’on touche plus de gens. D’un autre côté, comme dans les olympiades, le nombre ne fait pas tout. Et sur la masse, peu de musiciens sortent vraiment du lot. Ce qui me chagrine par-dessus tout, c’est lorsque la qualité et l’individualité de l’interprétation restent sans relief.

Vous évoquiez le fait de toucher davantage de gens. Cela est notamment possible sur Youtube ou je peux vous écouter gratuitement en tout temps. Comment voyez-vous cette offre?
Le problème de Youtube, c’est le non-respect de la propriété intellectuelle. Celle-ci est précieuse. C’est pour cette raison qu’il existe des copyrights. Il n’est pas possible qu’une composition ou une interprétation soit mise à disposition gratuitement. C’est un mauvais signal. Pour moi, avec Youtube, il y a carton rouge.

Vous vous essayez aussi désormais à la musique de film. C’est justement pour toucher un public plus jeune?
Non, je suis simplement fascinée par les possibilités qu’offre le violon et j’ai envie de tout essayer ou du moins de tout tester ce qui me semble pertinent. En jouant les oeuvres de John Williams, qui a composéde nombreuses musiques de film (ndlr: «Star Wars», «La liste de Schindler», etc.), je ne souhaite pas toucher un public plus jeune, mais un autre public. J’ai grandi avec La Guerre des étoiles dont la première a eu lieu en 1978. Je suis depuis lors une fan de John Williams, et les autres fans ont aussi mon âge!

La musique de film est souvent vue de manière péjorative. N’avez-vous pas peur de mettre à mal votre image?
Pour moi, il existe de la musique qui est bien écrite et de la musique qui est mal écrite. Dans le classique aussi, il y a des pièces romantiques, baroques ou contemporaines qui sont composées de manière moins intelligentes que celles de Mozart. Et il y a des musiques grandioses qui soutiennent un film.

Mozart justement. Vous jouerez prochainement à Lucerne trois de ses concertos pour violon, des oeuvres que vous avez jouées à vos débuts avec Karajan il y a plus de quarante ans. N’est-ce pas lassant?
Non, notre regard sur Mozart ne cesse de changer. En 2019, on ne joue plus Mozart comme dans les années 1980. Ma première interprétation de Mozart avec Karajan, en 1978, c’était avec un grand orchestre symphonique. Aujourd’hui, on privilégie de plus petites formations dans un esprit de musique de chambre.

Était-ce une volonté de Mozart?
Il faut prendre un ensemble d’éléments pour bien comprendre l’intention du compositeur. Concernant la taille de l’orchestre, il existe par exemple des lettres de Mozart à son père où il écrit qu’il se réjouit d’avoir huit premiers violons. L’interprétation de l’époque dépendait donc aussi de l’argent à disposition. Il faut donc tout relativiser. Et personne ne peut dire comment on jouera Mozart dans vingt ans.

Anne-Sophie Mutter et l’orchestre de chambre Vienne-Berlin, KKL, Lucerne, 13 mai 2019 (complet).
www.migros-pour-cent-culturel-classics.ch

De quoi parle-t-on?

Depuis plus de quarante ans, Anne-Sophie Mutter ne cesse de briller au firmament des très grands interprètes. Et si la violoniste allemande fait salle comble de New York à Pékin en passant par Berlin, elle a tissé un lien particulier avec notre pays. Née à un jet de pierre de la frontière suisse, Anne-Sophie Mutter aimait se rendre dans un magasin Migros, «pour acheter du chocolat», a étudié à Winterthour avec Aida Stucki et a commencé sa carrière au Festival de Lucerne, en 1976. Ce qui fait d’elle sans doute la plus suisse des musiciennes allemandes.

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