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Entretien

«Seuls des vaccins sûrs seront utilisés»

Directrice de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), Anne Lévy appelle à la plus grande prudence durant la période des fêtes. Elle rappelle que si la deuxième vague s’est stabilisée, elle ne diminue pas.

Texte Laurent Nicolet, Benita Vogel
Photos Marco Zanoni
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Anne Lévy: «Je suis assez confiante quant à l’acceptation du vaccin par la population. Tout le monde est un peu fatigué de ces mesures contraignantes et serait ravi que tout cela se termine bientôt.»

Anne Lévy, quand les vaccins seront-ils disponibles en Suisse?
Y en aura-t-il assez pour tout le monde? 

Nous avons désormais des contrats avec trois fournisseurs – Astra Zeneca, Moderna et Pfizer – et, si tout va bien, nous disposerons ainsi de suffisamment de doses pour 6 millions de personnes, à raison de deux doses par personne. J’espère que nous commencerons les campagnes de vaccination, avec les cantons, dès le début de l’année prochaine, une fois les autorisations obtenues.

Qui sera vacciné en priorité?

Toutes les doses ne vont évidemment pas arriver en même temps. On prévoit de commencer à vacciner les personnes à risques d’évolution sévère de la maladie, à savoir les personnes âgées, les résidents des EMS, les personnes ayant certaines maladies chroniques, ainsi que le personnel soignant, etc., et d’avoir ensuite suffisamment de doses pour vacciner tous ceux qui le  souhaitent durant la première moitié de l’année prochaine. 

Comment entendez-vous gérer le faible taux d’acceptation de la vaccination en Suisse?
Il faut dire aux gens que seuls des produits efficaces, sûrs et de bonne qualité seront -utilisés. Une fois un vaccin homologué en Suisse, on peut se faire vacciner sans crainte. Je suis assez confiante quant à l’acceptation du vaccin par la population. Surtout que tout le monde est un peu fatigué de ces mesures contraignantes et serait ravi que tout cela se termine bientôt.

Nombre de personnes hésiteront pourtant à faire confiance à des vaccins mis au point en un temps record...
Il faut rappeler que ces vaccins sont évalués sur des dizaines de milliers de volontaires. En outre, les processus d’évaluation de Swissmedic, organe responsable de l’homologation, ne sont pas contestés par le monde scientifique. 

Comment seront distribués les vaccins? Et où pourra-t-on se faire vacciner?

L’armée va les distribuer aux cantons. Chacun décide comment il entend procéder. Mais je crois que la manière la plus réaliste de faire est de passer par des centres de vaccination, en tout cas au début, même s’il est très probable que les premières vaccinations se feront dans les EMS. 

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Anne Lévy: «Il s’agit vraiment d’un virus beaucoup plus létal et contagieux que par exemple la grippe.»

Pourquoi la Suisse a-t-elle moins bien géré la deuxième vague que la première?

Lors de la première vague, nous n’avions pas assez de tests, nous ne connaissions donc pas exactement le nombre de cas. On savait que la deuxième vague allait probablement être plus lourde et plus rapide. Mais d’un autre côté, nous étions mieux préparés. On ne manquait plus de masques ou d’autres produits d’hygiène, le traçage des contacts a mieux marché, la numérisation s’est améliorée. On ne peut pas comparer les deux vagues. 

Parmi les causes évoquées de cette deuxième vague – relâchement de la population, réouverture des écoles, baisse des températures – y en a-t-il une qui vous semble plus pertinente? 

Une pandémie par définition a lieu par vagues. Le pays certes est resté bien ouvert durant l’été mais je crois que c’était nécessaire, pour se reposer un peu des mesures de confinement. Cela a probablement joué un rôle dans le rebond, même si on ne saura finalement jamais pourquoi les cas se sont mis à augmenter aussi vite en Suisse, plus vite que dans bien d’autres pays, alors que pendant longtemps nous étions restés très en dessous en termes de contaminations. 

N’avez-vous pas sous-estimé le rôle des aérosols, c’est-à-dire la propagation du virus dans l’air?

Nous avons abordé ce sujet à maintes reprises et avons, par exemple, lancé une campagne, notamment une vidéo sur comment aérer les salles de classe. Et puis, contre la diffusion par voie aérienne, les mesures que nous promulguons depuis des mois, comme garder ses distances et rencontrer peu de gens, sont également efficaces.

La Suisse sera-t-elle mieux préparée lors d’une éventuelle troisième vague? 

Nous étions bien préparés pour la deuxième vague, si tant est que l’on puisse être préparé pour une pandémie. Bien sûr nous avons des stratégies, des mesures. Mais il arrive que la situation change d’un jour à l’autre et il faut chaque fois choisir la meilleure stratégie. Pour l’instant, nous sommes toujours dans la deuxième vague, avec des chiffres qui stagnent plutôt qu’ils ne diminuent.

Que pensez-vous de l’opinion qui dit que cette crise est davantage une crise de gestion des hôpitaux, avec des réformes qui ont diminué le nombre de lits, plutôt qu’une vraie crise sanitaire? 

Ce n’est malheureusement pas vrai. Il s’agit vraiment d’un virus beaucoup plus létal et contagieux que par exemple la grippe. Nous vivons une crise sanitaire exceptionnelle. En Suisse, nous sommes pourtant privilégiés puisque nous avons toujours eu assez de lits hospitaliers, y compris en soins intensifs. Comme, de plus, l’épidémie n’a pas eu la même intensité en même temps dans toutes les régions, des transferts de patients ont pu être réalisés, par exemple de la Suisse romande vers la Suisse alémanique.

Il y a quand même eu des problèmes entre les cantons. Par exemple entre Genève et Zurich…

Ce qui a pu être dit dans la presse à ce sujet n’est pas exact. En réalité, Zurich a toujours accepté les patients de Genève. Nous sommes bien organisés au niveau national avec la Rega qui a l’habitude de ce genre d’opérations. 

Le fédéralisme, pourtant, n’est-il pas un handicap pour prendre des mesures dans une crise telle que celle-ci? 

Il faudra faire une évaluation une fois la crise terminée. Je vois beaucoup d’avantages dans ce fédéralisme, parce que cela permet de prendre des mesures différentes selon les régions. Par exemple, on a vu que la Suisse
romande était beaucoup plus touchée que la Suisse alémanique au début de la deuxième vague. Les autorités romandes ont pris des mesures très strictes, avec des résultats qui sont venus rapidement. Le fédéralisme est aussi très important pour faire accepter les mesures auprès de la population.

Vous attendez des cantons alémaniques, où les chiffres ne baissent pas, voire augmentent, qu’ils prennent maintenant les mêmes mesures que les cantons romands?

Oui, ils doivent réagir, sinon la situation pourrait devenir problématique. Les hôpitaux sont toujours assez pleins, et on constate surtout que le taux de mortalité est beaucoup trop élevé. Enfin, il convient de se préparer à cette période difficile de Noël et Nouvel-An, où les gens vont vouloir se réunir, voudront fêter ensemble. Nous leur conseillons d’ailleurs de ne plutôt pas le faire.

Le message est plutôt rude… 

Il faut adapter les invitations en fonction de l’espace disponible chez soi. On peut être créatif: faire la fête dans le jardin ou dans la forêt par exemple. Il suffit de tenir les invités à distance. Il ne faut pas oublier d’aérer régulièrement les pièces et, si l’on ne mange pas ou l’on ne boit pas, de remettre son masque immédiatement et, surtout, de ne pas se toucher.

Cette période sera aussi semble-t-il synonyme de ski. Qu’en pensez-vous? 

Pendant les vacances, les règles doivent être les mêmes que d’habitude: il faut éviter les foules, garder ses distances, porter le masque. Ce que nous avons appris de l’hiver dernier, c’est qu’il faut en tout cas renoncer à l’après-ski. Tout cela relève de la responsabilité individuelle, mais aussi des stations et des
remontées mécaniques, qui doivent éviter que les gens s’entassent, s’assurer de leur laisser suffisamment d’espace et que le port du masque soit respecté. 

Connaissez-vous beaucoup de personnes atteintes du Covid?

Oui, des gens qui ont été malades et qui ont subi des conséquences très douloureuses. Il y a également eu des décès dans mon entourage. Des amis de ma mère.

Comment juge-t-on à l’OFSP le débat qui existe depuis le début du premier semi-confinement sur la question de savoir ce qui doit être privilégié: la situation sanitaire ou les intérêts économiques?

Il est important de ne pas faire la différence entre l’économie et la santé. Les deux sont très liées. On l’a vu dans les pays qui n’ont pas pris de mesures contraignantes et où pourtant l’économie est également mal en point. Si les gens ont peur ou sont malades, ils vont consommer moins. Rien de pire qu’une économie qui va mal: la pauvreté est le risque le plus grave pour la santé
publique.

Pourtant, l’OFSP est désormais vu par certains milieux économiques comme le grand ennemi… 

Ce n’est pas l’expérience que j’ai. Quand je parle avec les milieux économiques, je constate qu’ils comprennent très bien pourquoi les mesures sanitaires sont prises et ils les soutiennent. S’agissant des restaurants par exemple, les gens ne vont pas s’y rendre s’ils ont l’impression qu’ils ne sont pas protégés.

Vous avez demandé qu’encore plus de tests soient effectués. Mais les tests sont en baisse. Cette stratégie a-t-elle échoué? 

Je ne comprends pas non plus pourquoi les gens ne se font pas tester. Peut-être parce que beaucoup pensent avoir simplement un rhume et que c’est normal, que c’est la saison. Mais ce raisonnement peut être fatal. Chaque jour passé à ne pas se faire tester, il y a un risque d’infecter d’autres personnes. C’est ainsi que le virus se propage. J’incite donc les gens se faire tester trop plutôt que trop peu. 

La stratégie de traçage suscite également de nombreuses critiques, avec une application qui ne compte même pas 2 millions d’utilisateurs et des centres de traçage qui n’arrivent pas à suivre …

Concernant l’application, nous sommes surpris que le nombre de participants ne soit pas plus élevé et ne comprenons pas pourquoi. Pour le traçage des contacts, les cantons nous ont informés que la situation s’améliorait à nouveau. Nous avons fait l’erreur de ne pas compter davantage sur la responsabilité des gens. Nous avons beaucoup appris ces derniers mois, nous avons renforcé la numérisation. Ce système de traçage sera désormais adapté en permanence.

Au printemps dernier, la Confédération avait un «Monsieur Corona» très pédagogique, Daniel Koch. Allez-vous reprendre son rôle?

Au début, toute la population était en état de choc et personne ne savait ce qui se passait. Il fallait alors quelqu’un pour ramener le calme. Toutefois, plus la crise dure, plus les gens pensent à nouveau par eux-mêmes. Mais il nous tient évidemment à cœur de communiquer régulièrement avec la population pour répondre à toutes les questions.

Dans certains cantons, la moitié des personnes en quarantaine sont issues du milieu scolaire. Y aura-t-il une autre fermeture ou des vacances de Noël anticipées?

Nous voulons l’éviter, car nous avons vu lors de la première vague que cela peut accroître les inégalités. Les enfants qui n’avaient personne à la maison pour les aider dans leurs activités scolaires ont eu plus de peine à suivre le programme.

Quand la pandémie disparaîtra-t-elle?

Il ne faut pas imaginer qu’elle va s’en aller en un coup de baguette magique, mais plutôt s’attendre une amélioration étape par étape. Ce qui est sûr, c’est que les mesures actuelles – distanciation, hygiène des mains, port du masque – resteront encore quelques mois en vigueur. Peut-être devrons-nous vivre pour toujours avec le virus, comme pour la grippe... Peut-être devra-t-on se faire vacciner chaque année... Tout cela est de la spéculation. Nous sommes toutefois convaincus qu’il y aura moins de restrictions l’année prochaine, notamment grâce aux vaccins.

Quelles sont les conséquences à long terme de la pandémie?

Les plus dramatiques sont certainement les années de vie enlevées aux gens qui ont fini par succomber à la maladie. La santé mentale des personnes ne doit pas non plus être sous-estimée. C’est pourquoi nous prévoyons une journée d’action sur ce sujet.

Bio express

1971: naissance à Berne.

1995: diplôme en sciences politiques à l’Université de Lausanne.

1997: collaboratrice spécialisée pour les questions de drogue à la Ville de Berne. 

2001: collaboratrice scientifique, responsable de la Plateforme de coordination et de services dans le domaine des dépendances à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). 

2004: cheffe de la section Alcool et tabac à l’OFSP.

2009: cheffe de la protection de la santé au Département de la santé de Bâle-Ville.

2015: directrice des Cliniques universitaires psychiatriques de Bâle.

2020: directrice de l’OFSP en remplacement de Pascal Strupler. Entrée en fonction le 1er octobre.

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