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Vaccination

La pression monte sur les non-vaccinés

Avec la menace du variant Delta, la case vaccination est devenue un passage obligé pour les spécialistes. Ils n’hésitent plus à culpabiliser les réfractaires au vaccin pour les forcer à sauter le pas. Avec le risque de mettre en place une société à deux vitesses.

Texte Laurent Nicolet
Vers une société à deux vitesses

Vers une société à deux vitesses?

On n’en est pas encore au retour de la crécelle qui servait à repérer les lépreux. N’empêche, la vie des non-vaccinés pourrait se compliquer ces prochaines semaines. La menace d’une quatrième vague due au variant Delta prend forme, tandis que la campagne de vaccination pourrait ralentir à cause des indécis, alors montrés du doigt comme empêcheurs d’atteindre l’immunité collective.

Professeur à la faculté de médecine et de biologie de l’Université de Lausanne, l’immunologue Daniel Speiser constate en effet que «les gens qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se faire vacciner commencent à manifester leur mécontentement en voyant se mettre en place un système où seuls les vaccinés auront accès à certains événements ou moyens de transport». Il estime cependant que ces limitations sont «justifiées d’un point de vue médical pour éviter des événements de transmission voire l’apparition de super-clusters avec la conséquence d’une nouvelle vague de pandémie».

Une faible proportion d’anti-vax

Directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, l’épidémiologiste Antoine Flahault relativise l’émergence de cette société à deux vitesses en expliquant que les réticents à la vaccination pourraient être au final moins nombreux qu’imaginé. «Pour le vaccin contre la rougeole par exemple, on a dans presque tous les pays d’Europe une couverture vaccinale qui approche les 95%. Les anti-vax ne représententen réalité guère plus de 5% de la population.»

Et d’expliquer que parmi ceux qui ne sont pas encore vaccinés contre le Covid, on trouve surtout des gens qui ont une hésitation vaccinale, se posent des questions sur la sécurité de ce nouveau vaccin développé très rapidement. «Ce ne sont pas des anti-vax dans l’irrationnel et impossibles à convaincre, mais des personnes de bonne foi qui expriment des doutes légitimes qu’il s’agira de lever par un effort pédagogique important.»

Daniel Speiser confirme que le taux de vaccination actuel – 50% – est plus élevé que ce que l’on avait pensé mais qu’il serait pour autant trop optimiste de croire que l’on va atteindre rapidement l’immunité collective. «Le nombre de gens non vaccinés sera encore important cet automne, à un moment où le variant Delta sera devenu prédominant.» Avec des hausses de cas qui pourraient être certes «moins sévères que ce que l’on a connu jusqu’ici, mais qui montrent que la pandémie continue de sévir».

S’agissant du passeport vaccinal, Antoine Flahault rappelle que pour voyager cela existe déjà pour d’autres maladies comme la fièvre jaune. «Ce n’est pas quelque chose de choquant mais plutôt logique: on n’amène pas le virus dans le pays hôte et on est protégé pendant tout son séjour.» En revanche, le même passeport «pour pouvoir bénéficier de certaines activités» lui semble plus une question politique que de santé publique. «Cela introduit une discrimination qui est nouvelle dans la population. Pour aucune autre maladie, on ne doit montrer que l’on est indemne ou vacciné avant de pouvoir entrer dans un lieu public.»

Daniel Speiser estime que notre système politique est assez ouvert et laisse une grande liberté dans l’application du passeport Covid. «La plupart des mesures sont à l’appréciation des entreprises concernées, mais pas du gouvernement. Un restaurant par exemple n’a pas seulement le devoir, mais aussi, s’il entend maintenir son business, le besoin de mettre des limitations. Le passeport Covid a aussi été conçu pour sauver la vitalité de nos entreprises.»

Tous les arguments sont bons

Toutefois, présenter, comme le font régulièrement les autorités sanitaires, la vaccination comme un acte de solidarité, cela laisse entendre en creux que ceux qui la refusent sont de mauvais citoyens. Cela ne choque pas Antoine Flahault: «Pour convaincre les hésitants, il faut employer tous les types d’arguments, médicaux et scientifiques, en rappelant qu’en n’étant pas vacciné, on risque des Covids longs ou de se retrouver en réanimation. Mais il est aussi légitime d’invoquer l’argument altruiste: «Je ne me vaccine pas que pour moi, mais aussi pour protéger les personnes vulnérables à mes côtés.» Et d’affirmer que l’on peut participer à l’élimination de cette maladie en se faisant vacciner le plus vite possible, surtout qu’il s’agit d’un vrai argument, scientifiquement soutenable.»

Daniel Speiser rappelle ce qui est arrivé avec les autres pandémies dans le passé, qui ont eu des conséquences catastrophiques avec de nombreuses victimes, un effondrement de la vie sociale et de l’économie. «Le coronavirus a aussi un énorme potentiel destructeur. Prendre des mesures n’est pas un propos moraliste. C’est une réalité que ce virus serait beaucoup plus nuisible en l’absence de mesures et sans un comportement solidaire de la majorité des gens. Le vaccin n’est pas utile que pour les vaccinés, mais pour toute la société.» 

Un variant qui aime le foot

Si la Suisse est encore épargnée par le variant Delta, la situation, selon Antoine Flahault, n’en est pas moins critique, notamment avec la multiplication des matchs de football de l’Euro à travers tout le continent. «Le variant est à nos portes et il sera très difficile de l’empêcher de se propager.»

Daniel Speiser explique que si, pour l’heure, les chiffres en Suisse sont très bas, cela ne signifie pas grand-chose pour les prochains mois: «Pendant cet été, les infections vont probablement devenir plus nombreuses, le variant Delta étant le plus transmissible. En général cela commence par une montée lente des cas, puis cela devient exponentiel.»

Pour lui, les stades de l’Euro 2021 remplis de spectateurs représentent un vrai danger: «On ne sait pas encore à quel niveau, mais on est sûr que certains matchs auront contribué à une croissance de la pandémie.»

Une bonne nouvelle quand même selon Antoine Flahault: «La grande différence avec les vagues précédentes, c’est que l’on a un taux de vaccination qui nous permettra peut-être d’éviter une surmortalité ou en tout cas une saturation des hôpitaux.»

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