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Entretien

«Devenir employé de commerce fait toujours rêver»

Entre mutations du travail et l’ère du Covid, l’apprentissage se voit chamboulé. Quelles sont les filières délaissées et celles qui restent convoitées ? La pandémie a-t-elle changé les projets des jeunes ? Entretien avec Nadia Lamamra, professeure à l’HEFP, juste avant le Salon des métiers à Lausanne

Texte Patricia Brambilla
Photos Getty Images
Date
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Les places d’apprentissage manquent quand la conjoncture se détériore. Quelle est la situation aujourd’hui après le Covid ?

Elle a été passablement impactée, et même si elle reste bonne en Suisse, il y a quand même moins de places d’apprentissage. Selon le baromètre de la transition, 44% des entreprises suisses déclarent avoir été touchées par le chômage partiel et 15% des entreprises formatrices ont des difficultés à recruter. Du côté des jeunes, 17% de celles et ceux ayant terminé leur scolarité en été 2021 disent avoir dû changer leurs plans, notamment en modifiant leur choix soit de filière (voie générale au lieu de l’apprentissage), soit de métier. Bien sûr, les entreprises, qui ont dû licencier, peuvent engager des apprentis, mais quelle sera la qualité de la formation? Les entreprises formatrices en Suisse sont essentiellement des PME, celles qui ont été les plus touchées par la crise. Elles ont déjà de grandes pressions de rentabilité, avec moins de personnel, on peut imaginer que le temps à disposition des apprentis sera encore réduit et que l’encadrement deviendra plus compliqué.   

L’apprentissage, formation duale, est-il une voie royale ou une voie de garage ? La perception est très différente selon les régions. Seuls environ 50% des jeunes Romands contre 70% des jeunes Alémaniques choisissent l’apprentissage. On voit qu’en Suisse alémanique, c’est une voie qui est assez valorisée, même par les familles, alors qu’en Suisse romande, on a davantage intégré le modèle français, où la voie royale reste la voie académique. Il faut souligner qu’en Suisse, on met deux mois en moyenne pour trouver un premier emploi après l’obtention d’un CFC. Ce qui est très peu en comparaison internationale. Mais il y a encore du travail à faire dans les représentations pour valoriser la formation duale, notamment à Genève, canton où il y a le moins de formations par apprentissage.

Les mutations dans le monde du travail sont nombreuses. Qu’est-ce qui a le plus changé dans l’apprentissage ?

Sans doute l’accélération des rythmes et la flexibilité. La nécessité de passer d’un poste à l’autre est attendue dans certains métiers. De même que la pression de la productivité s’est accrue. Les formateurs, quant à eux, cumulent les casquettes, ils doivent à la fois produire et former. On pense souvent à l’impact de la digitalisation mais, sur le terrain, ce n’est pas le facteur qui est le plus souvent évoqué. Bien sûr, l’arrivée de nouveaux systèmes numérisés de production a changé certains métiers, parfois en mieux, parfois en ajoutant du stress. Dans l’hôtellerie, par exemple, l’arrivée des sites d’évaluation a créé une pression et une nouvelle charge sur les hôteliers qui doivent gérer leur travail tout en restant attentif à ce qui se passe sur les réseaux.

 

Pourquoi est-ce si difficile d’intégrer le monde du travail ? Quels sont les principaux écueils pour un jeune en 2021 ??

La période de transition s’est allongée, elle est devenue plus complexe et chaotique. Environ 75% des jeunes entrent dans une filière du Secondaire II de manière directe après l’école obligatoire, le temps d’attente pour les autres peut aller jusqu’à deux ans, voire plus. En formation professionnelle, cela a à voir avec la recherche d’une place d’apprentissage. Tout dépend du parcours scolaire antérieur et des secteurs d’activités ou encore de l’origine sociale ou migratoire, les jeunes ne sont pas égaux face à la transition. Il y a aussi le choc du passage de l’école au monde du travail, le saut entre une logique de formation et une logique de production, entre un environnement adolescent et un environnement adulte. Outre la fatigue liée aux horaires de travail, ceux-ci ont aussi un impact sur les activités de loisirs, certains jeunes doivent ainsi arrêter leur activité sportive, dont les horaires sont calqués sur ceux de l’école. Selon les secteurs, il y a une rudesse et une pénibilité physique. C’est une étape assez dure, en fait, même s’il y a plein d’aspects enthousiasmants, comme entrer dans un métier, trouver un sens et obtenir un salaire. 

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Le taux de rupture des contrats avant la fin de la formation est de 21 %. C’est énorme…

C’est beaucoup, mais ce pourcentage est assez stable dans le temps. Dans les autres filières, on trouve aussi plein de jeunes qui se réorientent, il faut relativiser un peu. Une partie des apprentis arrêtent parce qu’ils ont choisi des filières par défaut. On trouve aussi des problèmes classiques d’ordre relationnel, de conditions de formation, de conditions de travail difficiles. Les secteurs les plus touchés par les arrêts d’apprentissage sont l’hôtellerie, la restauration et le bâtiment, parce que les conditions de travail et les horaires y sont très difficiles. Et puis, ce sont des métiers qui ne sont pas toujours valorisés socialement.

Ce qui explique la perte d’attrait de ces filières ?

Oui, ces secteurs, ainsi que les métiers de la viande font moins rêver. Chacun développe des stratégies différentes pour attirer les apprentis. La filière carnée a fait de grandes réformes pour proposer des voies de formation différenciée, avec d’un côté la vente-traiteur et de l’autre l’abattage-dépeçage. Mais le boucher a de moins en moins bonne presse, c’est un métier dur, où il faut travailler dans le froid des frigos, gérer les grosses pièces de viande. D’autres secteurs mettent l’accent sur la publicité, avec des affiches assez folles, genre superhéros qui deviennent électriciens. Les carrossiers suisses, qui peinent aussi à recruter, ont misé sur une formation de meilleure qualité. L’idée est de labelliser les entreprises qui garantissent une qualité d’accompagnement.  

Est-ce que les formations restent encore genrées ?

Oui, ça n’évolue pas très vite. Certains métiers en santé sociale restent très féminisés, alors que les métiers techniques et l’informatique restent encore des bastions masculins. Il y a très peu de métiers mixtes, à part les employés de commerce, les gestionnaires de vente et les médiamaticiens, nouvelle profession qui se situe entre le graphisme, le marketing et l’informatique. Bien sûr, dans l’absolu, tout est possible, mais on est encore dans une situation de pionniers et de pionnières.

On trouve des filles en carrosserie, mais peu de garçons assistants-dentaires…

Tous deux rencontrent des difficultés, mais pas au même moment. Les garçons, qui entrent dans une profession féminisée, sont généralement bien accueillis. L’écueil pour eux est en amont, quand ils annoncent leur choix à leur entourage: un garçon qui veut faire esthéticien est soupçonné d’homosexualité.  Par contre, une fois en poste, les pionniers sont très vite incités à poursuivre leur formation, soit à occuper des places à responsabilité. Les éducateurs de la petite enfance deviennent rapidement directeurs de crèche… Pour les filles, c’est plutôt valorisant d’entrer dans une voie traditionnellement masculine. Par contre, la résistance apparaît souvent au niveau des collègues, voire des clients. Il y a parfois un fonctionnement de repli avec des mises à l’épreuve, du harcèlement. Oui, les filles peuvent tout faire, y compris de la mécanique auto, mais la réaction du collectif de travail est parfois dure. Le taux de résiliation de contrats des pionnières est d’ailleurs supérieur à la moyenne.

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Quelles sont les métiers qui font vraiment rêver les jeunes ?

La voie la plus répandue reste employé de commerce. C’est un emploi stable, avec des horaires supportables et des possibilités de carrière et ça rassure les familles ! L’informatique continue à faire rêver aussi. Assistant en soins et santé communautaire est une nouvelle formation avec CFC, qui se situe entre aide-soignante et infirmière et qui attire pas mal de monde. Sinon, la vente est toujours un secteur très attractif pour les jeunes. La mécanique auto reste encore tout juste dans le top ten. Par contre, en dix ans, les métiers de l’artisanat et du bâtiment ont disparu du classement de tête.

Et le métier d’influenceur, influenceuse… ?

Il n’y a pas encore de CFC ! Il faudra voir si les organisations du monde du travail s’adaptent à l’avenir. Ce trend fait certainement rêver les jeunes, mais ça ne se voit pas encore dans les statistiques.

230 spécialités d’apprentissage sont reconnues par la Confédération, dont certaines ne survivront ni à la délocalisation ni aux robots. Quels conseils donneriez-vous à un-e futur apprenti-e ?

C’est compliqué, on peut tout délocaliser y compris les métiers intellectuels. On n’est pas mieux protégé quand on est qualifié. De même, on peut robotiser pas mal de choses…  L’évolution aura donc surtout à voir avec des choix politiques, des choix de société. Aux futur-e-s apprenti-e-s, je dirais qu’il faut prendre le temps de choisir, ce n’est pas grave d’essayer et de changer. Certains parents rêvent encore pour leurs enfants du parcours linéaire et lisse, que l’on a connu dans la période des Trente Glorieuses et qui reste la référence. Mais les trajectoires contemporaines ont énormément changé. Elles sont devenues chaotiques, morcelées, elles s’arrêtent et bifurquent. Il y a des pauses, des moments de formation en cours d’emploi. C’est une tendance lourde dans tous les pays occidentaux. La difficulté en Suisse est que l’on doit choisir très tôt, à 14 ans. Mais il faut dédramatiser les arrêts d’apprentissage et se dire qu’il y a toujours plusieurs voies possibles.

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Nadia Lamamra, professeur à l’HEFP (Haute école fédérale en formation professionnelle) ©DR

Bio express

1970 naissance à Paris (F)

1972 arrivée en Suisse

1989 études de Lettres à l’Université de Lausanne

1998 devient secrétaire nationale à la Coalition féministe suisse

2003 entre à l’ISPFP, chargée d’amener l’égalité homme-femme en milieu professionnel

2010 thèse en sociologie sur la question de l’égalité en formation professionnelle 

2011 devient responsable du champs de recherche «Processus d’intégration et d’exclusion»

2017 devient professeur à l’IFFP (Institut fédéral de formation professionnelle)

2019 co-réalise l’expo «Au cœur de l’apprentissage», avec Barbara Duc et le Collège du travail de Genève, projet soutenu par le fonds Agora du FNS

2021 parution de «Finalités et usages de la formation professionnelle», co-dirigé par Nadia Lamamra, Morgane Kuehni et Séverine Rey (Ed. Antipodes)

Astuces en bref

Quand chercher une place ? «Selon les professions, il y a des dates précises à respecter pour les tests d’aptitude, mais dès septembre-octobre, il faut chercher une place pour la rentrée de l’année suivante. Plus on s’y prend tôt, plus le choix de places est grand», répond Fabio Lecci, responsable des conseillers aux apprentis du canton de Vaud (DGEP).

Quelles sont les filières disponibles? «Beaucoup de jeunes ont tendance à abandonner les métiers manuels. Or les métiers du bâtiment ont des places disponibles, avec de bons salaires tant durant qu’à la sortie de l’apprentissage ainsi que de nombreuses possibilités de progression professionnelle.» Idem pour les métiers techniques, polymécanique, construction automobile, carrosserie… autant de secteurs où les places abondent, ainsi que la garantie de trouver du travail après, avec la possibilité de faire des formations continues, des brevets et des maîtrises fédérales. «Beaucoup de jeunes veulent faire employés de commerce. Mais les contrats sont plus difficiles à obtenir dans cette branche car la demande y est importante et les salaires ainsi que les perspectives de progression n’y sont pas toujours meilleurs ni plus intéressants», regrette Fabio Lecci.

Comment réussir son entretien d’embauche ? Mieux vaut se renseigner sur la profession et le poste pour lequel on postule. Et bien préparer l’entretien. «Beaucoup de jeunes se présentent en dilettante et y vont «au talent», mais ça ne marche pas toujours», lance Fabio Lecci, qui suggère de faire quelques simulations d’embauche avec une membre de la famille ou une personne de l’entourage.

Quel est le temps moyen pour décrocher une place ? Tout dépend des métiers. Pour faire assistante socio-éducatrice dans la petite enfance, le délai est parfois de deux ou trois ans avant de décrocher un contrat d’apprentissage. Par contre, un maçon a de fortes chances de trouver très vite. «L’âge moyen de l’entrée en apprentissage est de plus de 18 ans dans le canton de Vaud. Avec les années, ce seuil a tendance à reculer, ce qui signifie que le délai de latence pour trouver une place ou sa voie est un peu plus long qu’avant.»

 

Incontournable : www.orientation.ch, un site qui recense toutes les places d’apprentissage en Suisse. Films de présentation des métiers, possibilité de rechercher par domaine d’activité ou dans un rayon géographique. Et www.formation-apprentis.ch, un site où trouver un soutien scolaire pour les apprentis.

A ne pas manquer : Le Salon des métiers, du 16 au 21 novembre 2021 à Lausanne.  www.metiersformation.ch

A voir : L’expo «Au cœur de l’apprentissage» se tiendra au Salon des métiers de Lausanne. Conçue comme un parcours, de l’entrée en apprentissage au diplôme en passant par les embûches, cette expo permet d’apprivoiser la réalité de la formation duale. Une visite virtuelle 3D, immersive et ludique, est aussi possible sur https://expo-apprentissage.ch/visite-virtuelle.

 

Migros en chiffres

3 695 apprentis font actuellement leur formation à Migros (juillet 2021).

1300-1400 nouveaux apprentis ont été engagés cet été.   

70 filières d’apprentissage sont proposées (en comptant tous les secteurs de la distribution).   

1250 diplômes ont été obtenus cette année.

57,52 % des diplômés poursuivent leur emploi dans l’entreprise.

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