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Culpabilisation

«Nous sommes soumis à un jugement permanent»

Tous coupables. De ne pas assez bien manger, bien travailler, bien penser. Face à toutes les injonctions sociétales, qui cultivent la mauvaise conscience, Elsa Godart, philosophe et psychanalyste, pousse un cri de résistance.

Texte Patricia Brambilla
Photos Getty Images
Culpabilisation et jugement permanent sont les fonctionnements problématiques de la société contemporaine. @Getty Images

Culpabilisation et jugement permanent sont les fonctionnements problématiques de la société contemporaine.

Votre livre est un cri de ras-le-bol envers une société de plus en plus étouffante. Qu’est-ce qui l’a déclenché?

Je sentais poindre en moi le sentiment d’un poids, d’une culpabilité que je ne comprenais pas. Pourtant je suis une personne plutôt positive et extravertie. J’élève mes enfants seule, je suis très libre, mais je ne comprenais pas pourquoi je me remettais tout le temps en question. Un rendez-vous chez la pédiatre a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase: cette femme a porté un jugement, courbes à l’appui, sur la corpulence de mon bébé de vingt mois, alors qu’il n’a aucun problème! Or en ce qui concerne les relations humaines, on ne peut pas être dans une totale certitude. On ne peut jamais savoir si on est parfaitement «un bon parent». Il est facile de faire naître des doutes. Or le doute croissait en moi faisant vaciller peu à peu mes certitudes et ma sérénité.   

De quoi parle-t-on?

Entre le nudge, la cancel culture et la violence des réseaux sociaux, Elsa Godart, essayiste spécialisée dans les malaises produits par l’hypermodernité, se penche cette fois sur tous les choix contraints qui nous écrasent. Et ouvre la voie pour sauver une part de liberté. A lire dans son dernier ouvrage: «En finir avec la culpabilisation sociale» (Ed. Albin Michel).

 Mais en quoi cette visite médicale a-t-elle été révélatrice?

J’ai vécu un moment emblématique qui a été, pour moi, le point de bascule. Par son jugement, par son regard, par les injonctions sociétales, cette pédiatre m’a fait porter un fardeau, une culpabilité, – non pas personnelle puisqu’elle n’émanait pas de moi, de ma conscience morale – mais une culpabilisation extérieure. De là, j’en suis venue à décoder l’ensemble des mécanismes de notre société contemporaine qui créent du doute là où il ne devrait pas y en avoir. La culpabilisation n’est pas un conditionnement par la certitude, mais par l’incertitude. La culpabilisation distille du doute, elle crée des égarés, des déboussolés moraux. Et ce doute nous perd jusqu’à nous empêcher de penser et d’agir. 

Vous prenez aussi l’exemple de la crise sanitaire. En quoi est-il emblématique ?

Comme j’enseigne aussi l’éthique médicale, le travail avec mes doctorants porte sur des dilemmes moraux, les cas de conscience auxquels la loi ne peut pas répondre. Or la crise sanitaire a mis les soignants face à une tension éthique, à savoir la priorisation des patients: à un moment donné, certains médecins étaient contraints, pour sauver une vie, de renoncer à une autre. Ainsi, ils ont été obligés de choisir «malgré eux» et sont devenus responsables, personnellement, intimement, de quelque chose qu’ils ne voulaient absolument pas.  C’est ce que j’appelle le choix contraint, qui entraîne une culpabilité de contrainte. Au lieu que l’Etat, l’institution ou la société assument la responsabilité de telles situations, il ou elle se dédouane sur des individus et ça les brise.

En dehors des médecins, la crise sanitaire a-t-elle aussi engendré une culpabilité chez d’autres personnes?

Quand on nous a confinés, nous nous sommes soumis volontairement, pas simplement par peur d’attraper le virus mais aussi par la crainte, et donc la potentielle culpabilité, de le transmettre. Ce mécanisme de soumission volontaire, sous l’effet de la culpabilisation, on le retrouve dans toutes les grandes catégories de la société, dans le management, dans la vie domestique, dans l’éducation, sur les réseaux sociaux.

Nous serions donc soumis à des injonctions permanentes ?

Oui, et la perversion de ce système est qu’il se fait sous couvert de liberté. On donne l’illusion à l’individu qu’il est libre et donc le fardeau de la responsabilité. Nous devenons responsables de quelque chose qu’on ne voulait pas, d’un choix qu’on a été contraint de faire. Et le pire, c’est que ces injonctions sont données sous couvert de faire notre bien: mieux manger, avoir une meilleure santé, une plus belle vie sociale, être plus efficace au travail. A la cantine s’impose la méthode du nudge: on met des aliments avec un bon nutriscore à portée de vue pour orienter votre choix dans le bon sens. Certes, avoir une alimentation saine est une bonne chose, mais avons-nous encore le choix de faire autrement? Cette mécanique finit par créer des normes, un certain cadre moral qui n’est plus pensé ni interrogé, qui n’est plus libre, faisant des individus des automates actifs, mais inanimés. C’est l’avènement d’une dictature cachée qui entraîne inhibitions, honte et soumission volontaire.

Elsa Godart, philosophe et psychologue attentive aux malaises de l’individu à l’ère numérique.

Bio express

1978 Naissance à Toulon (F). Elsa Godart fait des études en philosophie et psychologie-psychanalyse à Paris.

2003 Enseigne les sciences politiques et l’éthique médicale à l’Université à Paris. Ouvre un cabinet de psychanalyse.

2005 Collabore avec différents médias dont «Psychologies Magazine».

2007 Sort son premier livre, «Je veux donc je peux». Suivront une vingtaine d’ouvrages, dont «Je selfie donc je suis» en 2016.

2017 Devient directrice de recherche en philosophie et psychanalyse à l’Université Gustave-Eiffel à Paris.

2021 Publie «En finir avec la culpabilisation sociale» (Ed. Albin Michel).

Donc un gouvernement qui s’inquiète pour notre santé, c’est louche ?

Non, il ne faut pas exagérer. L’Etat est responsable et a le devoir de s’inquiéter, mais pas d’imposer ses décisions par le biais de la soumission ni de la domination ou en créant des injonctions paradoxales. Il doit le faire par l’éducation de la population à faire elle-même ses choix –­ une éducation à la liberté. L’avenir de la démocratie dépend du degré de liberté de ses citoyens. Or dans un contexte qui favorise cette parodie de choix et une déresponsabilisation du collectif, il ne devient plus possible de faire «corps social» et la démocratie est en danger. Les usages numériques accentuent ces phénomènes d’aliénation.

Comment?

Je vous donne un exemple: quand j’écoute de la musique très fort sur mon smartphone, au bout d’un moment, le volume baisse automatiquement parce que la programmation algorithmique estime que c’est mauvais pour ma santé. Mais cela veut dire quoi? Que je n’ai le choix que de me soumettre à cette bonne mesure d’écoute sous menace de me rendre coupable de mettre ma santé en danger! Nous sommes soumis à un jugement permanent. C’est ce que j’appelle les effets pervers de la bienveillance.

Qu’entendez-vous par là ?

Au cabinet, certaines femmes viennent me voir avec un cancer du sein et pensent parfois qu’elles sont responsables: elles travaillent trop, mangent mal, ne font pas assez de sport... Alors c’est la double peine: non seulement elles sont malades mais en plus elles s’estiment responsables. Cette mauvaise conscience est distillée partout. Ce principe de culpabilisation sociale vient nourrir le prisme hyperindividualiste et au lieu de créer de l’entraide et de la solidarité pour donner naissance à un nouveau monde dont nous aurions besoin, il ne fait que diviser, isoler, replier les individus sur eux-mêmes. Mais les crises écologique, migratoire, politique, sanitaire que l’on traverse, sont des crises du collectif. Ce n’est pas en renforçant l’hyperindividualisme que nous arriverons à les régler, mais au contraire en développant ce que j’appelle l’altérisme, qui insiste sur l’importance de la relation à l’autre comme au fondement de toute vie. Mais pour cela, il nous faut rester des sujets libres, hors de toute forme de domination, d’asservissement et d’aliénation. A terme, si l’on ne protège pas cette liberté, s’il n’y a pas un sursaut de chacun comme de tous, nous finirons par la perdre.

Ce principe de culpabilisation sociale renforce-t-il l’hyper­individualisme des gens?

Oui, au lieu de créer de l’entraide et de la solidarité pour donner naissance à un nouveau monde dont nous aurions besoin, il ne fait que diviser, isoler, replier les individus sur eux-mêmes. Mais les crises écologique, migratoire, politique, sanitaire que l’on traverse, sont des crises du collectif. Ce n’est pas en renforçant l’hyperindividualisme que nous arriverons à les régler, mais au contraire en développant ce que j’appelle l’altérisme, qui insiste sur l’importance de la relation à l’autre comme au fondement de toute vie. Mais pour cela, il nous faut rester des sujets libres, hors de toute forme de domination, d’asservissement et d’aliénation. A terme, si l’on ne protège pas cette liberté, s’il n’y a pas un sursaut de chacun comme de tous, nous finirons par la perdre.

 Comment en est-on arrivé là ?

Ce sont les revers d’une société hypercapitaliste et hyperindividualiste. C’est également la résultante d’une certaine vision de l’existentialisme dans laquelle l’individu se voit comme tout-puissant. L’existentialisme, hérité du 20e siècle, promeut une liberté et une responsabilisation individuelles qui est devenue aujourd’hui le cheval de Troie de la culpabilisation. Il a pour conséquence de dédouaner la société, le politique et le collectif d’une part de ses engagements, de ses responsabilités, de son rôle.

la cancel culture et la polémique cultivée par les réseaux sociaux contribuent à l’auto-censure. @GettyImages

la cancel culture et la polémique cultivée par les réseaux sociaux contribuent à l’auto-censure.

La faute aussi aux réseaux sociaux, qui cultivent polémique et bashing…

Bien sûr. Le fonctionnement même des réseaux sociaux repose sur la logique du jugement permanent, et donc d’une potentielle culpabilité: lorsque je soumets un post, j’en appelle au jugement de l’autre. Le like est le symbole de cet appel au jugement. En publiant sur les réseaux sociaux, je cherche à être approuvé ou désapprouvé dans ma manière d’être, de vivre. Je soumets donc mon existence à une norme morale et à ses regards-juges que sont les membres de ma communauté. C’est ce que j’appelle la politique d’ubérisation personnelle: on est évalué en permanence – et on recherche cette évaluation. La cancel culture participe de ce même mouvement : on juge tout, tout le temps, y compris le passé.

 Vivons-nous la fin du libre-arbitre ?

En 2019, je suis allée donner des conférences à Shanghai. J’ai pu voir à quel point la Chine a sacrifié la liberté au nom de la sécurité. Quelques mois après, a éclaté la crise sanitaire où nous avons vécu le même sacrifice dans une autre mesure. Le danger est bien que la défense de notre libre-arbitre finisse par ne même plus être un enjeu! Si des normes établies nous expliquent comment bien vivre, comment vivre vieux en ayant l’air jeune, en bonne santé et, comment être «heureux» et «réussir» comme il faut, pourquoi chercher à réfléchir? Pour s’imposer la douleur de penser par soi-même? Pourquoi faire usage de son esprit critique et chercher, avec difficultés, à donner du sens à notre vie? C’est toute la question du sujet moral qui est en jeu avec l’effondrement du libre-arbitre.

 Le choix contraint est-il le levier des démocraties finissantes ?

Pour l’instant, la démocratie est le moins pire des régimes. Mais je crois à la nécessité de réinventer le corps social. On est à un moment charnière: soit on renonce catégoriquement au libre-arbitre au nom des politiques sécuritaires, et on devient des automates soumis aux normes extérieures. Soit on se révolte et on redonne du sang neuf à la démocratie. Mais cela ne pourra se faire que si on accepte de refaire société, c’est-à-dire en faisant œuvre commune et en nous rendant présents à l’autre.

 Facile à dire, mais comment s’affranchir ?

En disant un «non» collectif. Refusons ce qui est intolérable! Il faut se battre contre ça, faire confiance en son jugement et en appeler à son sentiment moral contre toute norme imposée. C’est la seule manière de sauver les choses. Et pour cela, il faut se parler, dépasser nos hontes forgées par les doutes. Il faut briser le silence, et entrer en résistance parce qu’on est tous dans la même situation.  De plus, j’en appelle à l’intention coupable et à la responsabilité juste. Ayons le courage de désigner les vrais coupables, ceux qui ont abandonné le bien commun et ceux qui ont tout intérêt à gérer des automates plutôt que des hommes libres. Agissons avec une conscience libre et défendons notre liberté sans concession comme jadis l’ont fait nos ancêtres. C’est pour cette raison que je suis pour une éducation à la liberté. La liberté, ça s’apprend. Et la philosophie est un bon chemin pour cela!

 

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