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Société

L’académie des geeks

Avec sa pédagogie innovante, l’Ecole 42 Lausanne à Renens (VD) forme les développeurs informatiques de demain. Pas de prof, pas d’horaires, mais le jeu comme moyen d’apprentissage

Texte Patricia Brambilla
Photos Niels Ackermann
Renens, 7 décembre 2021. Reportage à l'école 42 Lausanne. Une école gratuite ouverte à tous, où les élèves, sélectionnés sur la base d'un examen en ligne et d'une période d'essai appellée "la piscine", se forment sans professeurs, par la coopération dans la résolution de différents exercices. © Niels Ackermann / Lundi13

«Entrez dans le cluster, là où le virus informatique va s’étendre», lâche Christophe Wagnière en rigolant derrière sa barbe rousse. Le directeur des lieux, qui préfère se faire appeler le capitaine, a le sens de la formule et l’esprit d’entreprise. A l’Ecole 42 Lausanne, qu’il a lancée en juillet dernier, on forme des développeurs en trois ans en cassant tous les codes. Il n’y a ni professeur, ni horaires, ni frais d’écolage. Bienvenue dans l’école à la pédagogie révolutionnaire où tout le monde se tutoie !

Les locaux sont installés sur une moitié de rez-de-chaussée des anciens ateliers de reliure à Renens (VD). Des salles spacieuses au matériel flambant neuf, avec des tables construites sur mesure pour accueillir les écrans en quinconce, «et favoriser la proximité entre les étudiants». Une salle de repos et une douche seront bientôt disponibles. Tout respire l’atmosphère décontractée façon start-up, avec le coin lounge, le baby-foot, l’espace cuisine et les salles aux noms inspirés de la culture geek: Gotham, Chill Valley, Foundation, Asgard et autre Quai 9 ¾.

Vocabulaire du gaming

Le mot clé de l’apprentissage: le jeu. Ici, on apprend en jouant, d’ailleurs les étudiants sont répartis en coalitions, façon maisons de Harry Potter et tout le vocabulaire s’inspire du gaming. On ne reçoit pas de notes, mais des points d’expérience. On n’a pas de devoir, mais des projets, qui doivent être réalisés pour débloquer les niveaux suivants, comme dans une partie de Fortnite. Et si on dépasse le temps imparti pour terminer le cursus, on disparaît dans le black hole. «C’est pour mettre un peu de challenge. Mais les étudiants n’attendent rien de personne, ils savent qu’ils doivent aller chercher l’information. Ça crée des skills, des compétences. On apprend ensemble, on découvre ensemble, on collabore et on s’évalue les uns les autres.»

Ainsi, certains préfèrent travailler le matin, d’autres le soir ou le week-end. A chacun son rythme et son endurance. En tout, ils sont 180 élèves et deux apprentis, de tous âges, dont 80% n’avaient jamais fait de codage auparavant. Sur l’ensemble, on ne compte que 20% de filles, «mais on vise la parité», assure le capitaine. Cette première volée est composée des survivants, ceux qui, parmi les 2700 inscrits, ont réussi le test d’admission en ligne et résisté à l’épreuve de «la piscine». Un mois intensif où les candidats ont été poussés à bout, «pour voir les comportements quand les barrières tombent», et bûchaient soixante heures par semaine. Ont été évaluées une certaine logique algorithmique, mais surtout une aptitude à travailler en réseau. Etre trop individualiste, voire antisocial, est un critère éliminatoire. «On a dû écarter ceux qui étaient difficiles à intégrer, ou qui, sous stress, cassaient le matériel.»

Renens, 7 décembre 2021. Atelier biscuits: Alain Huber est passé par plusieurs domaines allant de la vente de matériel photo à la cuisine avant d'arriver à l’Ecole 42.  

Renens, 7 décembre 2021. Atelier biscuits: Alain Huber est passé par plusieurs domaines allant de la vente de matériel photo à la cuisine avant d'arriver à l’Ecole 42.  

Un espace bien autogéré

Alors qu’on croyait ne rencontrer qu’une classe de geeks à capuchon, à moitié autistes et penchés frénétiquement sur leur clavier, on découvre une ambiance claire, du partage et de l’entraide, beaucoup de débrouillardise. Des petits groupes échangent devant un écran, alors que d’autres préparent… des biscuits de Noël. «On n’est pas là pour les prendre par la main, plutôt les pousser à se dépasser. L’important est qu’ils fassent vivre les lieux», lance malicieusement Christophe Wagnière, qui insiste sur la responsabilisation de chacun et sur le fait que le campus appartient aux étudiants. «Ils ont les clés, c’est leur espace.» Une façon de leur confier les manettes et de les impliquer dans la vie de l’école. Et ça marche.

Certains étudiants s’improvisent cuisiniers pour la cantonade, fournisseurs de poke bowls, mettent sur pied des clubs de langue ou de cinéma. Rien ne traîne, la cuisine est nickel, le tri des déchets s’organise. Le lieu est quasi autogéré, mais n’a rien à voir avec un squat. Il faut dire que quelques règles sont imposées – on ne mange pas dans les salles de cours, bouteilles d’eau posées par terre ­– au risque de se faire astreindre à des travaux d’intérêt général. Genre nettoyer le frigo ou enlever la poussière…

Pénurie d’informaticiens

Christophe Wagnière, homme de projets, physicien devenu informaticien dans les années 1990, en est convaincu: «La Suisse a besoin d’informaticiens. Il nous en faudra 38 000 d’ici à 2025, or les hautes écoles n’en forment que 2000 par année… On espère arriver à lancer trois volées en parallèle, jusqu’à 500  élèves supplémentaires sur Lausanne.» Le test d’admission en ligne est toujours accessible, ouvert à tous, sans prérequis. Et l’école veut s’inscrire dans un processus de long life learning: les alumni (anciens étudiants) peuvent interrompre leur parcours, ou y revenir des années plus tard, l’idée étant de donner un accès perpétuel aux cycles de formation. Quant aux parents qui s’inquiètent de l’absence de titre en fin de cursus, le directeur s’occupe justement de la relation avec les entreprises: «Le diplôme que les étudiants reçoivent n’est certes par reconnu par l’Etat, mais il l’est par le marché. Le vrai papier avec lequel on sort, c’est un contrat de travail.»

Pour l’heure, un groupe d’étudiants a organisé une soirée cinéma, ils se sont réunis dans la salle de conférence pour regarder un film de Noël. Tandis que deux autres se partagent la playstation sous le sapin qui clignote. Une école idéale ? En tout cas, une belle alternative pour ceux qui se heurtent au système et qui aiment résolument casser les codes.

Un concept qui s’exporte

La formule innovante de l’Ecole 42 est née à Paris en 2013, boostée par Xavier Niel, homme d’affaire inspiré par les télécommunications et patron de Free, entre autres. Depuis, le concept a essaimé sur les cinq continents, trente-sept écoles ont été ouvertes dans vingt-trois pays, de Kuala Lumpur au Québec. Quinze projets sont actuellement en cours, notamment à Florence, Berlin, Luxembourg et peut-être tout bientôt à Zurich.

 

«Le principe de gamification m’a intéressé»

Renens, 7 décembre 2021. Victor Héran est en reconversion professionnelle.

Renens, 7 décembre 2021. Victor Héran est en reconversion professionnelle.

Victor Héran, 32 ans

«J’ai fait un master en droit, mais je me suis retrouvé avec un poste sous-qualifié et un travail dans lequel je ne m’épanouissais pas. Du coup, je suis en reconversion professionnelle pour apprendre le codage. Quand j’ai entendu parler de cette école, avec son principe de gamification, ça m’a intéressé, et j’ai eu envie de le tester. Ici, on progresse comme dans un jeu. A chaque fois que l’on valide un projet, on gagne des points d’expérience qu’on accumule pour monter d’un niveau. Et en réussissant une mission, on débloque les suivantes. Mon premier projet a été de créer une bibliothèque de fonctions, de créer les outils qui me seront utiles pour la suite. En fait, je n’avais jamais codé avant, mais on est lancé dans le bain et on apprend vite. C’est très stimulant intellectuellement, comme un nouveau challenge. Et puis on doit se débrouiller entre nous ou sur le web, chacun avance à son rythme. On assimile beaucoup mieux de cette façon-là.»

 

«Tout est basé sur l’entraide»

Renens, 7 décembre 2021. Lucie Genevey pose devant un tableau où certains élèves de l'école organisent un cours de japonais autogéré.  

Renens, 7 décembre 2021. Lucie Genevey pose devant un tableau où certains élèves de l'école organisent un cours de japonais autogéré.  

Lucie Genevey, 29 ans

«A la base, je suis assistante socio-éducative et j’ai fait un CFC d’informaticienne. Mais la formation est très généraliste et je voulais aller plus loin dans la programmation. Ici, on ne fait que ça! C’est devenu une addiction pour moi. Dans aucun autre domaine, je ne pourrais travailler dix heures d’affilée. Dès que je peux, je viens à l’Ecole 42, mais pas forcément pour coder. On se réunit par exemple avec le club de japonais pour partager des connaissances. En fait, on vient aussi ici pour vivre dans un écosystème. L’ambiance est super, le partage incroyable. Tout est basé sur l’entraide et ça marche ! Je pensais que «la piscine» ce serait la grosse compétition, mais c’est surtout une compétition avec soi-même. Et puis, c’est notre école, alors on prend soin des lieux, on se sent plus responsable. On a beaucoup de liberté et on ne veut pas la perdre.»

 

«Pas besoin d’être bon en maths»

Renens, 7 décembre 2021. Mustafa Mujic a trouvé sa voie après un zigzag professionnel. 

Renens, 7 décembre 2021. Mustafa Mujic a trouvé sa voie après un zigzag professionnel. 

Mustafa Mujic, 27 ans

«J’ai un parcours en zigzag! J’ai commencé un apprentissage en ferblanterie avant de travailler deux ans comme paysagiste. Ensuite, j’ai fait de la vente dans un grand magasin de vêtements et je me suis inscrit comme sapeur-pompier volontaire. Il faut bien payer les factures… Mais je n’avais pas rencontré le déclic, que j’ai trouvé ici. J’ai découvert que le codage me plaisait. Du coup, je ne considère pas cette activité comme un travail, plutôt comme une passion. J’aime cette façon de travailler, on doit apprendre par soi-même. Ça nous pousse à aller vers les autres. Je crois qu’on a plus de choses à apprendre de plusieurs personnes que d’un seul professeur. On doit résoudre des problèmes de logique, mais pas besoin d’être bon en maths. En codage, il y a souvent plusieurs possibilités pour arriver à un résultat.»

 

«On partage la culture geek»

Renens, 7 décembre 2021. Lucas Dominique, informaticien,  veut parfaire sa formation.

Renens, 7 décembre 2021. Lucas Dominique, informaticien,  veut parfaire sa formation.

Lucas Dominique, 22 ans

«Avec un CFC d’informaticien en poche, je cherchais une formation supplémentaire. J’ai fait des stages de développeur en entreprise et j’ai bien aimé résoudre des problèmes, arriver au bout des projets. Ici, on a tous les mêmes centres d’intérêt, on partage la culture geek. L’aspect social est très important, on peut travailler seul dans son coin, mais la philosophie du lieu est l’entraide. Il faut aussi avoir un esprit logique, de la patience et aimer passer du temps devant un écran. Je pense que si on est motivé, quand on sort de l’Ecole 42, on trouve du travail. Je me vois peut-être plus tard du côté de la sécurité informatique ou dans le développement de jeux vidéo.»

 

«Le code, c’est comme de l’artisanat»

Renens, 7 décembre 2021. Léo Gyger, ex-employé de commerce reconverti dans le codage.

Renens, 7 décembre 2021. Léo Gyger, ex-employé de commerce reconverti dans le codage.

Léo Gyger, 20 ans

«Avant d’arriver ici, j’ai vadrouillé un peu. J’étais employé de commerce, mais je ne me voyais pas trier les factures pendant vingt ans! J’ai passé le concours d’entrée de l’Ecole 42 en deux heures, un après-midi où je m’ennuyais et j’ai réussi. Je suis arrivé ici les mains dans les poches, sans trop savoir, mais j’ai continué à venir parce que j’ai aimé la sensation de découverte. J’ai eu l’envie d’apprendre. J’apprends sur le tas, j’essaie et quand je n’arrive pas je vais chercher d’autres opinions ou j’attends l’illumination. Quand un projet avance bien, il m’arrive de rester ici onze heures d’affilée, mais chez moi, je m’interdis de travailler, c’est une règle personnelle que je me suis fixée. Je suis un gros gamer, mais le jeu n’a rien à voir avec le codage. Le code, c’est comme de l’artisanat: il faut visualiser l’objet avant de le créer. Plus tard, je me verrais bien travailler dans les systèmes embarqués, ça satisferait mon côté créatif.»

 

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