Navigation

«La bataille pour la défense de la vie privée est déjà perdue si nous ne réagissons pas» 

Essayiste et journaliste Blaise Lempen publie avec «La dictature numérique en marche» (L'Harmattan) une mise en garde contre l'avènement d'une société de l'hypersurveillance.  

Texte Laurent Nicolet
290283

 

Vous dénoncez une dictature numérique, mais peut-on vraiment parler de dictature quand il y a consentement général?

 Il y a consentement parce que les fabricants sont très habiles, créent une addiction à ces techniques, mettent à disposition de nombreux services. Les smartphones sont utiles et agréables. Le problème, c'est que l'innovation avance à toute vitesse, qu'on en perd le contrôle, alors qu’elle devient  incontournable. On le voit avec la pandémie. Pour les suivis des contacts, les QR codes, le pass sanitaire, il faut un smartphone. On est effectivement consentant mais il y a aussi une forme de soumission, puisqu’on en est très dépendant et qu'il n'existe pas d'alternative. Pour d'autres technologies, par exemple l’automobile, il existe des alternatives, on peut aller à pied, à vélo, prendre les transports publics pour se déplacer. Pour le smartphone ou l'ordinateur, il n'y a pas d'alternative si l’on veut garder une vie sociale, c'est dans ce sens-là que l’on peut parler de dictature.

 Le traçage sanitaire, comme la lutte contre le terrorisme, ont pourtant leur utilité, non?

 Oui, mais l’on a ainsi créé une accoutumance à une surveillance quotidienne, c'est cela qui est dangereux. Une prise de conscience est nécessaire. Il faut être conscient que cette surveillance existe sur les réseaux sociaux, les smartphones, les ordinateurs, tous les objets connectés. Les données sont récoltées par des entreprises situées souvent à des milliers de kilomètres. Cette surveillance s’est encore accentuée en raison de l’usage plus fréquent du télétravail, du téléenseignement, du commerce en ligne, des smartphones, conséquence de la pandémie. Nous sommes en partie responsables parce que nous plaçons sur les réseaux sociaux de nombreuses informations personnelles, parfois même intimes, concernant par exemple notre santé, notre vie familiale, nos loisirs. Dans ces conditions, la bataille pour la défense de la vie privée est perdue, si nous ne réagissons pas.

 La réaction citoyenne que vous appelez de vos vœux n'est-elle pas dérisoire par rapport à la puissance que vous décrivez de toutes les technologies intrusives?

 La question essentielle est de sensibiliser le grand public à cette évolution afin de mettre des limites à la surveillance. Des ONG et des mouvements politiques font un travail de sensibilisation mais ce n'est pas suffisant. Dans le cadre de la pandémie ou de la lutte contre le terrorisme, les besoins en matière de sécurité ont pris le dessus, avec des lois très restrictives pour les libertés, des pouvoirs accrus donnés à des services de renseignement.

 Que faire encore?

 Il faut mettre en place des réglementations. Une pétition a été lancée en Suisse en novembre dernier pour interdire la reconnaissance faciale et la surveillance biométrique de masse dans l’espace public. Les caméras de surveillance sont de plus en plus nombreuses, fournissant des informations qui peuvent être croisées avec des profils de personnalité. Cela est extrêmement dangereux et touche à l'identité de la personne. Sur un autre plan, aux États-Unis un débat important a lieu au Congrès sur le démantèlement des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), parce que ce sont des entreprises qui exercent un pouvoir considérable et entravent la concurrence. L’Union européenne a aussi fait des propositions pour faciliter la concurrence, de façon à être moins dépendants d’applications que les grandes plateformes en ligne nous imposent.

 Vous évoquez aussi un droit à la déconnexion …

 Ce droit est plus ou moins reconnu par le code du travail, c'est déjà un progrès. L'employé quand il rentre chez lui dans les transports publics continue à regarder les mails de son bureau et est donc toujours finalement en train de travailler, ce qui est contraire à la législation sur le droit du travail. Il s’agit de  mettre des barrières, qu’un patron par exemple ne puisse pas exiger des réponses à des mails pendant le week-end.

 Et puis il y a la question des algorithmes…

 Le problème avec les algorithmes, c’est qu’ils décident à notre insu. Ils sont automatisés, émettent des jugements implicites et parfois discriminatoires qui ne sont souvent pas contrôlables, donc difficilement contestables. Tout cela mérite un vrai débat.

 Mais vous dites aussi que l’absence de débat permet à la Chine d’avancer plus vite en matière numérique…

 S’agissant d’'intelligence artificielle, la compétition se fait surtout entre la Chine et les États-Unis. Au niveau européen les velléités de réglementer le numérique se heurtent à la crainte de certains milieux économiques que cela crée un handicap de nature législative, quand en Chine et aux États-Unis la liberté d'entreprendre dans ce secteur est plus grande.

 Vous vous inquiétez aussi d’un «consensus numérique»: les États y voyant une solution à leurs problèmes économiques marchent avec les entreprises …

 Il n'est pas question de rejeter l'innovation, ce serait impossible et même risible. Mais il est possible de prendre conscience de certaines dérives de nature liberticide et de légiférer au niveau des parlements. Un règlement général sur la protection des données (RGPD) a  été adopté en 2018 par l'Union européenne, un effort  louable qui fait que par exemple on vous demande désormais votre consentement pour les cookies sur votre ordinateur.

 Vous prônez la sobriété numérique. Qu’entendez-vous exactement par là?

 On peut comparer la sensibilisation aux problèmes liés à la transition numérique à la sensibilisation au réchauffement climatique, qui a mis des décennies à produire des effets. Il y a eu de nombreuses conférences, rapports d'experts depuis le siècle dernier, la prise de conscience a été très lente et seulement aujourd’hui on peut dire que le grand public est vraiment sensibilisé à la problématique du changement climatique. Les gens s'adaptent, réagissent, achètent des voitures électriques etc, mais cela a pris des années. Avec le numérique nous en sommes à un stade encore précoce de sensibilisation mais l’on va de plus en plus se rendre compte des nuisances provoquées par ces technologies. Le cloud, le streaming, les cryptomonnaies, tout cela consomme énormément d’énergie, produit des gaz à effet de serre, donc faire preuve de sobriété numérique ce n’est pas seulement préserver ses libertés, mais aussi le climat mondial.

 Que pensez-vous de l'argument, pour minimiser l’emprise des technologies numériques, consistant à dire, moi je n'ai rien à cacher?

 Les gens ne se rendent pas compte que des entreprises sont à l’affût de leurs données pour les traiter et les revendre. Notamment les jeunes qui publient leurs pensées, leurs sentiments sur les réseaux sociaux, donnent des indications sur leur vie sociale pouvant ensuite être utilisées par n'importe quel futur employeur potentiel pour décider d’une candidature à un emploi. Des analyses automatisées sont effectuées sur cette base avec des algorithmes, débouchant sur des évaluations subjectives. Cela peut nuire à une carrière. Aux États-Unis des entreprises spécialisées font commerce de ces données, proposées pour l’évaluation de candidats à un emploi ou pour l’obtention de crédits et même d’allocations sociales. 

 Mais sans les réseaux sociaux des mouvements comme Black lives matter, ou Me too n'auraient pas connu la même ampleur …

 Les réseaux sociaux ont permis une plus grande liberté d'expression, facilité la mobilisation pour contester des pouvoirs, on l’a vu déjà il y a dix ans lors des printemps arabes. Mais les régimes autoritaires comme la Chine, la Russie, l'Égypte et bien d’autres ont assez vite réagi, ont compris qu'ils pouvaient utiliser ces mêmes réseaux sociaux pour contrôler la population, la surveiller, qu’ils pouvaient aussi intervenir pour supprimer des contenus, les censurer.

 Vous trouvez même que la censure de Donald Trump par Twitter et Facebook n'était peut-être pas une bonne idée…

 Ce que je critique ce n'est pas la régulation mais le fait qu’elle soit le fait d’une entreprise privée, que des entreprises privées interviennent sur des contenus. Je ne suis pas d'accord avec les idées de Trump, mais c'était au Congrès américain ou à la justice de faire une enquête et de réagir si nécessaire.

 Vous suggérez aussi que la doctrine libérale n’est pas adaptée pour lutter contre cette hyper-surveillance numérique, qu’il faudrait davantage d’interdictions…

 Chaque fois que l'être humain a mis au point des techniques très perfectionnées et potentiellement dangereuses, on s’est rendu compte qu’il fallait réglementer. S’agissant par exemple des armes nucléaires on a signé des accords internationaux, des traités contre leur prolifération, et mis en place tout un système de contrôle. Or les technologies numériques touchent à notre intimité, à notre identité, à notre psyché, à notre vie sociale. C'est une autre forme de danger et il faut réagir pour nous garder un espace de liberté.

 Vous diagnostiquez que cette dictature numérique conduit à une concentration des richesses et à une aggravation des inégalités…

 Oui, puisqu'on assiste à une concentration de pouvoir énorme entre les mains des géants de la tech. Deux pays concentrent le savoir, donc le pouvoir, dans ce domaine, les États-Unis et la Chine. On peut déplorer le fait que l'Europe ait manqué le coche. Alors qu’elle dispose d’ une industrie aéronautique, d’une industrie automobile, d’une industrie pharmaceutique et chimique, pour le numérique elle est très dépendante des grandes firmes américaines. La Chine, elle, exporte toutes ces techniques vers des pays en développement, en Afrique et en Asie. C'est une nouvelle manière de coloniser le monde, un impérialisme technologique.

 Tout cela peut sembler assez décourageant, non? …

 Non, parce que je crois qu'il existe en démocratie des possibilités de résistance, afin de motiver les politiques, les parlementaires, les élus à débattre et réagir. Bien sûr l'inquiétude numéro un actuellement, c'est la sécurité. On le voit par exemple dans la campagne électorale française, presque tous les candidats, y compris le président Macron, font de la surenchère dans ce domaine. Les libertés passent au second plan. Cette obsession sécuritaire dans les démocraties nous fait dériver vers un système à la Chinoise. C'est pour cela que je lance un appel à la vigilance, mais c'est un travail de longue haleine.

 

 

Bio express

Né le 18 novembre 1950 à Berne.

Grandit au gré des affectations de son père diplomate:  Belgrade, Paris, Rome.

1969:  Baccalauréat au lycée français de Rome .

1975 : Diplômé  du Centre universitaire d'enseignement du journalisme  à Strasbourg.

1975-1990: rédacteur et éditorialiste de politique étrangère à la Tribune de Lausanne.

1987: docteur en sciences politiques, avec une thèse intitulée «Informatique et Démocratie».

1989-1999 : enseignement de privat-docent sur l'informatisation du secteur public (Université de Lausanne).

1990-1994: suit et commente la politique internationale. pour le journal la Suisse.

1994- 2015: correspondant auprès des Nations unies à Genève pour l’Agence télégraphique suisse (ATS).

Auteur de quatorze essais, dont les plus récents : Guerre et paix dans le cyberespace (2019), Le Nouveau Désordre mondial (2017), La Démocratie à l’ère numérique (2014).

Plus d'articles