Navigation

Langue

«Des mots régionaux entrent chaque année dans le dictionnaire»

Avec ses cartes de géographie montrant l’usage de tel ou tel terme dans la francophonie, le linguiste français Mathieu Avanzi, qui vient d’être nommé à l’Université de Neuchâtel, montre que les particularismes romands sont bien vivants – et le resteront.

Texte Pierre Wuthrich
Capture d’écran 2022-02-03 à 15.10.34

Français et Suisses utilisent différents termes pour parler par exemple des repas de la journée. La richesse linguistique peut toutefois être encore plus fine avec des mots variant selon les cantons romands, comme le «quignon» de pain (illustration: Getty Images / iStock).

1. Le français ou les français?

Mathieu Avanzi, vous êtes connu pour vos cartes de géographie montrant l’usage de tel ou tel mot. Lors de vos recherches, quels résultats vous ont le plus marqué?

Je ne m’attendais pas à trouver des variations pour certains mots aussi communs que «crayon». On retrouve pourtant des «crayons à papier», «crayons de papier», «crayons gris», «crayons à mine», etc. selon les régions. Une autre surprise fut de découvrir que certains termes avaient un très grand nombre de variations lexicales, par exemple les merveilles de carnaval. De la Belgique au Maghreb, on les retrouve sous une multitude de noms.

 Avez-vous observé une évolution de l’usage de ces mots?

Cela dépend. Nous avons mené deux enquêtes à cinq ans d’écart sur l’usage des termes «chocolatine» et «pain au chocolat». Il n’est ressorti aucune différence. Par contre, le diner pour le repas de midi a tendance à disparaître chez les moins de 25 ans en France. En Suisse cependant, on observe aucun changement dans le trio déjeuner/diner/souper.

Déjeuner vient du fait que l’on rompt le jeûne, il est donc normal que ce soit le premier repas de la journée. Pourtant, Français et Suisses ne seront jamais d’accord sur ce point.

Vous avez raison: les Suisses et les Belges devront s’aligner ou rester dans la résistance, car les Français ne sont pas près de changer. Cette évolution de l’usage est née à Paris au début du XIXe siècle où l’on avait pris l’habitude de déjeuner toujours plus tard, soit en fin de matinée. Au final, le déjeuner est devenu le repas de
la mi-journée et le dîner a été repoussé au soir. Comme souvent, les régions ont imité Paris, mais les périphéries, comme la Suisse, n’ont pas suivi.

Pourquoi?

Il y a d’abord l’éloignement de Paris. Avec les kilomètres, l’influence de la capitale s’essouffle. Et puis, les frontières politiques représentent des obstacles. En Suisse ou en Belgique, vous aurez d’autres médias, d’autres capitales, d’autres systèmes éducatifs qui font que l’emploi de tel mot s’en trouve favorisé. Cela explique par exemple le maintien de mots comme «septante» ou «nonante».

Peut-on donc dire qu’il existe plusieurs français?

Non, il existe un français avec des réalisations différentes selon les endroits. Cette reconnaissance est assez nouvelle. Jusqu’à peu, il y avait l’idée que la langue était unique, centrale. Cela vient de la Révolution française qui a voulu unifier le pays en supprimant les dialectes et les langues régionales. Aujourd’hui, le français s’ouvre. Et Le Robert fait entrer chaque année des mots régionaux, comme l’helvétisme «bobet». Cela devient même un argument marketing qui est mis en avant dans les communiqués de presse. 

De quoi parle-t-on?

Grâce à ses sondages réalisés auprès de dizaines de milliers de personnes à travers la francophonie, le linguiste Mathieu Avanzi réalise des cartes de géographie montrant les variations d’usage des mots selon les territoires. Auteur de nombreux ouvrages grand public (dernier en date: «Comme on dîne chez nous», Éd. Le Robert), il est professeur à l’Université de Neuchâtel depuis le 1er février 2022 et anime le blog très suivi francaisdenosregions.com.

2. Le parler romand

Existe-t-il un parler romand?

Disons plutôt qu’il s’agit d’un français différent du français de France. Il existe bel et bien des spécificités locales, comme linge (pour serviette) ou costume de bain (pour maillot de bain), mais cela ne suffit pas pour que l’on parle d’une langue – surtout qu’il existe beaucoup de régionalismes et de variations dans la prononciation selon que l’on est Vaudois ou Valaisan par exemple.

Vos cartes le montrent: sur un petit territoire comme la Suisse romande, on utilise quatre ou cinq synonymes pour un même mot. Cette grande variété est-elle propre à la Suisse?

Non, elle n’est pas exceptionnelle en soi. Cela dit, la Suisse, de par son histoire et son système politique, a permis aux régionalismes de bien subsister. Les cantons n’ont pas tous été envahis par les Français en même temps, et le fédéralisme aide à ce que des mots comme «lycée» et «gymnase» se côtoient durablement.

Il est tout de même étonnant qu’entre Romands, on ne se comprenne pas forcément…

C’est parce qu’il règne un esprit de clocher. Lors de nos recherches, nous avons remarqué que les gens bougeaient finalement assez peu. S’ils déménagent, ils vont juste à côté et s’ils quittent leur région pour des études, ils ont ensuite tendance à rentrer où ils ont grandi. Par ailleurs, celles et ceux qui arrivent dans une nouvelle ville auront tendance à adopter le vocabulaire en vigueur dans leur lieu d’accueil et à cacher leurs différences. Les mots ne se mélangent pas.

Ces mots relèvent-ils de l’intime?

Oui, ce sont des mots que l’on a acquis durant son enfance, avec son père et sa mère. C’est pourquoi ils restent enracinés en nous. Par ailleurs, ils nous disent aussi d’où l’on vient et qui nous sommes, par exemple Valaisans avant d’être Romands ou Suisses. Voyez le succès des t-shirts sur lesquels sont inscrites des expressions -locales. Ce sont de vrais marqueurs identitaires.

Retrouve-t-on beaucoup de mots provenant des patois romands?

Les mots empruntés aux patois comme «cayon» pour «porc» ne constituent qu’une petite partie des régionalismes du français qu’on parle dans le nord des Alpes. Les particularismes linguistiques ont souvent d’autres sources. Certains sont des archaïsmes, ils sont sortis des usages centraux. C’est le cas de «costume de bain». D’autres sont des innovations. Comme exemple, citons ici votre «papier ménage». Et puis il y a encore les emprunts qui proviennent d’autres systèmes linguistiques, dont le suisse-allemand ou l’italien tessinois.

Vous parlez des emprunts. Les Romands utilisent beaucoup de germanismes, j’imagine…

Oui. On en trouve un grand nombre dans le Jura, avec le «fatre» et la «moutre» pour le père et la mère. Le français fédéral produit aussi beaucoup d’helvétismes. Je pense aux «actions» de la Migros, dont le mot vient d’Aktionen, ou encore à «Natel». Il est aussi rigolo de constater que les jeunes Fribourgeois ou Neuchâtelois inventent des expressions avec des mots allemands comme «Je suis à la strasse», pour «Je suis à la rue».

294011

Faire l’école buissonnière se dit de nombreuses manière en Suisse romande. Les différences sont si marquées qu’un Genevois (gatter) aura de la peine à comprendre un Jurassien (biquer)  et qu’un Valaisan (sécher) sera perplexe en entendant un Vaudois (courber).

3. Accent et prononciation

Certains prétendent que c’est à Neuchâtel que l’on parle le français le plus pur. Vous confirmez?

Des raisons historiques et sociales expliquent cette réputation. Le français s’est imposé très tôt à Neuchâtel, au détriment du patois. On ­retrouve donc une langue moins entachée qu’ailleurs. De plus, c’est à Neuchâtel que se sont ­ouvertes les premiers écoles de langue. Cela a participé à diffuser cette bonne réputation, tout comme le souvenir de Neuchâtel en tant que pôle culturel, quand bourgeoisie et écrivains tenaient salon aux XVIIe et XVIIIsiècles.

Cette réputation est donc justifiée?

On retrouve à Neuchâtel des archaïsmes dans la prononciation qui ont disparu à Paris. Les Neuchâtelois ont gardé un parler très complexe avec beaucoup de variations sonores. Ils font ainsi une différence phonique entre «maux» et «mots».

Se moquer de cette façon de prononcer n’a donc pas lieu d’être…

Cela traduit une méconnaissance de la langue. Cela étant, l’accent neuchâtelois est bien marqué et peut surprendre celle ou celui qui n’est pas habitué à l’entendre.

L’accent justement. Que dit-il de nous?

Certains vont vouloir le gommer car ils ont honte de leur origine. D’autres au contraire vont le marquer de manière abusive pour montrer qu’ils sont liés à une région et qu’ils sont proches des gens. C’est le cas
de certains politiques. D’une manière générale toutefois, les dirigeants, les journalistes de télévision et tous ceux qui souhaitent montrer qu’ils appartiennent aux classes socioprofessionnelles supérieures vont vouloir maîtriser leur parler pour signifier qu’ils sont instruits. Cela commence dans les grandes écoles déjà.
Je me souviens par exemple qu’on m’avait conseillé, avant un examen, de prononcer le «t» de «maintenant» et de cesser de dire «main’nant». Perdre un accent, ça se travaille.

294012

1981 Naissance à Chambéry (F).

2004 Maîtrise en linguistique à l’Université de Grenoble (F).

2011 Thèse de doctorat à l’Université de Neuchâtel.

2011-2018 Postdoctorats à Neuchâtel, Zurich, Louvain-la-Neuve (B), Cambridge (UK). 

2018 Maître de conférences à la Sorbonne, Paris.

2022 Titulaire de la chaire de dialectologie gallo-romane et sociolinguistique à l’Université de Neuchâtel.

Plus d'articles