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Escapade

Dans les entrailles du fort de la Tine

Au Pays-d’Enhaut (VD), les merveilles ne manquent pas. Fromagerie familiale, art du papier découpé et surtout forteresse militaire reconvertie en cave d’affinage sont au programme d’une balade ultra pittoresque

Texte Patricia Brambilla
Photos Christophe Chammartin
Date
Avec sa gare pittoresque, et ses bouquins en libre-accès, Rossinière constitue un excellent point de départ pour la balade.

Avec sa gare pittoresque, et ses bouquins en libre-accès, Rossinière constitue un excellent point de départ pour la balade.

Il est des lieux qui se découvrent par tous les temps, vent, crachin ou même lueurs orange post-apocalyptiques. Le Pays-d’Enhaut est de ceux-là. Marc Voltenauer, auteur de polars et ciseleur de l’âme humaine, en est convaincu. «C’est une région riche en terroir, en artisans, distillateurs de gentiane et fondeurs de cloches, entre autres. Il y a ici tout un savoir-faire qui est repris par la jeune génération», dit celui qui vient de co-signer, avec son compagnon Benjamin Amiguet, un guide original à paraître, intitulé «Les 111 Lieux des Alpes vaudoises à ne pas manquer» (Ed. emons:).

Par beau temps, le lac artificiel de Vernex se transforme en miroir parfait pour le Rübli.

Par beau temps, le lac artificiel de Vernex se transforme en miroir parfait pour le Rübli.

Parmi toutes les perles débusquées, celle du jour ne manque pas de saveurs: au départ de la gare de Rossinière (VD), l’objectif est de rejoindre le fort de la Tine. Une heure de marche facile, qui démarre sur la droite, après le pont ferroviaire. Avec une entrée directe dans l’Histoire, puisque la route qui file en lacets à travers les pâturages n’est rien moins que le Grand Chemin Royal. «Cet ancien chemin muletier traverse tout le Pays-d’Enhaut. Ce sont les Excellences de Berne qui l’ont fait construire à partir de 1748», rappellent les deux auteurs.

Entre mésanges et cormorans

Le paysage est doux, parsemé de fermes et de chalets, un petit vent coulissant pousse les marcheurs dans le dos, en direction de la Dent de Lys. Derrière son rideau de bouleaux, le lac de Vernex frissonne, comme une nappe émeraude et sablonneuse. Les cormorans attendent leur goûter, les mésanges pépient, tandis que quelques dernières langues de neige descendent de la forêt.

Un sentier sur la gauche file en grimpant à Crau Dessous, où paissent en été les fameuses brebis du Sapalet. Mais pour l’heure, on continue en direction du barrage, par le chemin goudronné qui longe la voie ferrée, avant de l’enjamber, et de retrouver la Sarine qui glougloute en contre-bas. Le paysage s’ouvre alors sur une jolie clairière, avec ses jardins potagers affalés sous la brume, le vieux pont de la Tine à droite, deux arches pour un dos d’âne. Croupes vallonnées, replis verdoyants qui ondulent au loin sous les hameaux de Chésau, Village Devant, le coup d’œil est ici particulièrement enchanteur.

Le temps de traverser un sous-bois aux senteurs de sapin blanc et l’on ressort soudain dans un tout autre décor: les rondeurs herbeuses ont fait place à d’immenses parois rocheuses. La Sarine creuse ici sa gorge dans un étranglement minéral. C’est aussi là que se tient en embuscade le fort de la Tine, invisible à l’œil du béotien. Cette forteresse militaire, construite pendant la Deuxième Guerre mondiale, formait un verrou stratégique qui fermait tout le Pays-d’Enhaut. «Elle pouvait contenir 240 soldats avec une autonomie de quarante jours. Elle a été en service pendant cinquante ans, mais aujourd’hui, c’est mon plan B», rigole Michel Beroud, qui a racheté les lieux pour en faire son «trou à fromage».

Un bataillon bien affiné

On y entre par une porte camouflée, rive gauche, et l’on se trouve aussitôt projeté dans un couloir sombre et humide qui fouette le réduit national. Plus de 300 marches conduisent à la partie A1652 nom de code «Frêne», qui sert aujourd’hui de cave d’affinage. Salle des machines, bureau du quartier-maître, cantonnement, cuisine, tout est resté dans son jus. Mais, au rez-de-chaussée de ce véritable labyrinthe, le local à munitions héberge désormais des meules de fromage et des «essais au lait de chèvre». L’odeur d’ammoniaque a remplacé celle de la poudre.

Benjamin Amiguet et Marc Voltenauer, les deux auteurs du guide «111 lieux des Alpes vaudoises à ne pas rater».

Benjamin Amiguet et Marc Voltenauer, les deux auteurs du guide «111 lieux des Alpes vaudoises à ne pas rater».

En son for intérieur, aucun doute que Michel Beroud préfère astiquer ses 2500 meules de Gipfelkäse et de A1652 plutôt que des fusils mitrailleurs. «La roche naturelle, l’hygrométrie, la température constante à 10°C constituent des conditions idéales pour l’affinage. La maturation y est plus lente et me convient bien», explique l’original fromager, qui ne manque pas d’humour. Entre les étiquettes en forme de couverture militaire, le Bou’lait, spécialité à pâte mi-dure parfois enrobée de marc de raisin, et la fondue des forts, Michel Beroud a de la suite dans les idées. Il projette même un circuit découverte avec dégustation in situ à partir de l’été prochain… «Ce serait un bon lieu pour démarrer un polar», sourit Marc Voltenauer, en retournant songeur à l’air libre. Une porte dérobée permet de sortir sans emprunter l’interminable volée de marches. Pratique quand il faut acheminer les lourdes meules de fromage…

Carnet de route

Départ : gare de Rossinière (VD)

Arrivée : fort de la Tine. Retour par le même chemin ou en train (MOB).

Durée : une heure et quart.

Distance : 4,85 km (aller simple)

Difficultés : aucune

A faire : le fort de la Tine se visite sur rendez-vous. Renseignements auprès de l’Office du tourisme de Château-d’Œx.

A lire : «Les 111 Lieux des Alpes vaudoises à ne pas manquer» de Benjamin Amiguet et Marc Voltenauer (Ed. Emons:). A paraître le 14 avril.

Chapelle Balthus

Dans la chapelle dédiée à Balthus flotte un air de recueillement, qui permet de s’immerger dans l’univers du peintre.

Dans la chapelle dédiée à Balthus flotte un air de recueillement, qui permet de s’immerger dans l’univers du peintre.

Rossinière est réputée pour le splendide Grand Chalet, paradis aux 113 fenêtres où le peintre Balthus a vécu pendant les vingt-quatre dernières années de sa vie. Moins connue, la modeste chapelle Balthus se visite tous les jours de 10h à 20h (entrée libre). Située à cinq minutes de la gare, elle renferme la mémoire du comte Balthasar Klossowski de Rola et propose une plongée intime dans son univers: exposition de lithographies en noir et blanc, films rétrospectifs ainsi qu’une bibliothèque, composée des livres qui ont nourri son art, de Lewis Carroll au conte des Mille et Une Nuits. Au pied de la colline, sous un arceau d’églantines, gît la sobre tombe du peintre, tournée vers le Rübli. Seuls quelques bouquets de perce-neige lui tiennent compagnie.  

Le Sapalet

La petite fromagerie familiale Le Sapalet mise depuis des années sur le lait de brebis.

La petite fromagerie familiale Le Sapalet mise depuis des années sur le lait de brebis.

Les fromageries ne manquent pas dans la région. Il en est une, à dix minutes à pied, en face de la gare de Rossinière, qui vaut le détour. Tenue par les trois frères Henchoz, l’exploitation mise sur le lait bio de brebis, dont le troupeau est le plus grand de Suisse romande.  Chaque jour, près de 2000 litres de lait sont déclinés avec passion en fromages à pâte dure ou molle (dont certains sont vendus à Migros), yoghourts, beurre, ainsi que mélanges à fondue et à raclette. Une fromagerie familiale dont on ne ressort pas les mains vides.  

Atelier découpage

Corinne Karnstädt a appris l’art du découpage en autodidacte, comme une manière de revenir à ses racines.

Corinne Karnstädt a appris l’art du découpage en autodidacte, comme une manière de revenir à ses racines.

Le Pays d’Enhaut regorge d’artisans, dont les découpeurs et découpeuses qui continuent de faire vivre la tradition. Parmi ceux-ci, Corinne Karnstädt est un bel exemple: autodidacte, elle tient le cutter avec talent et s’amuse à revisiter les poyas en y apportant une touche originale et girly. Entre deux armaillis, elle aime glisser une miss en talons aiguilles ou faire sécher quelques soutiens-gorge sur la corde à linge devant le chalet … Son atelier K’Creation à Château-d’Œx se visite sur rendez-vous, tandis qu’un circuit emmène le promeneur à la découverte de vingt-cinq découpages de différents artisans, reproduits en grand format à travers le village (en libre-accès toute l’année).  

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