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Reportage

Un chameau comme thérapeute

Unique en Suisse, le Bioparc à Genève recourt aux animaux pour aider les personnes en difficulté. Chameaux, chèvres, ratons laveur et lémuriens, entre autres, jouent les médiateurs pour une meilleure qualité de vie

Texte Patricia Brambilla
Photos Niels Ackermann/Lundi13
Raul et Iker, deux frères avec un trouble du spectre autistique, sont confrontés à un chameau, qui capte leur attention.

Raul et Iker, deux frères avec un trouble du spectre autistique, sont confrontés à un chameau, qui capte leur attention.

C’est une petite jungle urbaine. Un havre de verdure entre les klaxons de la ville et les pistes d’atterrissage de l’aéroport. Le Bioparc Genève, situé dans la zone champêtre de Bellevue, happe d’emblée le visiteur pour une balade immersive. Grands arbres, cris exotiques, frémissements dans la trentaine d’enclos qui hébergent aussi bien des poules que des tamarins, en passant par des lynx et des servals. Sans oublier Aldo, le cacatoès aux ailes atrophiées, qui accueille les curieux en se balançant sur sa corde, en toute liberté, à l’entrée du parc.

Refuge de qualité 

Un zoo ? Un refuge ? Le Bioparc est à mi-chemin entre les deux. Lieu de conservation des espèces, il est aussi un espace de sauvetage, puisque 95% des animaux proviennent de cirques en faillite, de particuliers ne pouvant plus s’en occuper ou de fauconneries à l’abandon. Mais surtout, unique en Suisse, on y trouve un programme particulier d’intervention assistée par les animaux (IAA). «Le contact avec l’animal est très stimulant. Il ancre la personne dans le présent et, par une technique projective, permet de se connecter à ses propres émotions», explique Quentin Dimier, chargé du projet IAA et formé à la médiation animale, qui collabore avec Irene Pareja, psychologue en travail socio-éducatif, également formée à la zoothérapie.

En tout, quelque cinquante personnes de tous âges sont ainsi suivies, certaines venant régulièrement, d’autres pour une aide ponctuelle. Le programme est à chaque fois composé sur mesure, adapté aux différents participants qu’ils soient atteints de handicap physique ou mental, d’un trouble de l’autisme, ou qu’ils soient touchés par des formes de sénescence ou d’alzheimer.

Les lémuriens, très tactiles et curieux, sont d’excellents partenaires thérapeutiques.

Les lémuriens, très tactiles et curieux, sont d’excellents partenaires thérapeutiques.

Mammifères pleins de ressources

L’originalité réside aussi dans le fait que cette approche thérapeutique ne s’appuie pas que sur des animaux domestiques, mais aussi sur des espèces plus inattendues: lémuriens, suricates, kune kune (cochon de Nouvelle Zélande), chameaux, pogonas (saurien australien), entre autres, pour autant que l’animal montre aussi une certaine disponibilité. «Il faut de l’intérêt des deux côtés, humain et animal. On évite le plus possible les situations artificielles. Les participants expriment parfois leurs souhaits, mais nous définissions les assemblages, les bons binômes pour la sécurité de chacun», détaille Quentin Dimier.

Ce jour-là, deux frères sont attendus pour leur séance hebdomadaire. Iker et Raul, 10 et 14 ans, tous deux avec un trouble du spectre autistique. Expressifs à leur façon, tout de suite attachants, mais non verbaux. «Tout le travail consiste à capter leur attention, c’est un effort de chaque instant», explique Irene Pareja, en accueillant Iker selon un protocole bien défini. Car avant d’aller rencontrer les animaux, il s’agit d’abord de s’apprivoiser, de répéter les gestes, d’identifier des vignettes à pictogramme pour associer les noms et les choses. Iker pousse des cris, s’agite, mais quand il aperçoit Lotti, une grande chèvre blanche appenzelloise pro specie rara, qui en profite pour brouter de l’herbe, il se met à rire. Et oublie un instant de se mordre le poing.

 En balade dans le parc, avec Lotti la chèvre, qui se calque sur le rythme de Iker, 

 En balade dans le parc, avec Lotti la chèvre, qui se calque sur le rythme de Iker, 

Un parcours ritualisé

La séance se poursuit, selon un rituel établi, par une balade à travers champ, les deux intervenants, Iker et Lotti en laisse. «Les enfants autistes sont très routiniers, d’où l’importance de faire à chaque fois le même parcours. Et la chèvre est un élément qui rassure Iker, lequel la garde dans sa vision périphérique.» Iker ne cherche pas constamment à toucher l’animal, mais attrape parfois une poignée de poils ou s’appuie simplement sur son flanc, comme pour trouver un peu de stabilité.

La séance suit à peu près le même déroulement avec son frère Raul, en chaise roulante et au tempérament plus calme. «Il a une douleur dans les jambes, il a beaucoup de peine à marcher aujourd’hui», préviennent ses parents, Olga et Alhassane Diallo, qui font le trajet chaque semaine de Neuchâtel pour cette thérapie immersive. «Ils ont trouvé le bonheur ici, avec Lotti la chèvre. Elle est très patiente avec eux, elle va à leur rythme», explique Olga Diallo, avant de poursuivre: «On a commencé il y a deux mois et on voit l’évolution. Raul parvient à mieux formuler ses demandes. Iker a une plus grande endurance et commence à manger seul. Ils ont une meilleure motricité et moins de réactions excessives. Le contact avec les animaux a accéléré leurs progrès. Comme tout parent, on vise l’autonomie de nos enfants.»

Après avoir vu les animaux, quelques exercices avec des vignettes à pictogramme.

Après avoir vu les animaux, quelques exercices avec des vignettes à pictogramme.

Retour à la nature primaire

Les intervenants embarquent les deux frères dans l’enclos des chameaux, un animal imposant et stoïque, plus adapté dans ce cas-là, que les curieux lémuriens ou les vifs suricates. «Certains enfants autistes ne maîtrisent pas la préhension et peuvent parfois empoigner trop brusquement les animaux, qui risquent alors d’être forcés au contact, ce qui est mauvais dans la relation de confiance mutuelle que nous tentons d’établir», explique Quentin Dimier. Les trois chameaux, eux, semblent attendre, debout en haie d’honneur, tournés vers le soleil. Iker s’approche aussitôt d’une femelle, qui reste imperturbable, tandis que Raul suit l’animal des yeux, à distance. «L’animal capte leur attention et les sort momentanément de leur autisme», observe Irene Pareja.

Intensément présents, les deux intervenants sont à l’affût des émergences, ces micro-signaux, qui peuvent surgir à n’importe quel moment. Eclairs de compréhension, minuscules échanges presque imperceptibles, mais qui ouvrent des brèches dans le mur du silence. Tout se passe dans la lenteur, l’observation, l’apprivoisement des uns et des autres, une caresse, un sourire au contact du pelage, un regard qui soudain accroche au lieu de divaguer. «Dans les instants, où les personnes se connectent avec l’animal, tout le monde se tait. Ça leur fait du bien de retourner à la nature primaire. Et à nous aussi», dit Quentin Dimier, tout en surveillant le comportement du chameau.

Meilleure qualité de vie

A la fin de la séance, on sent une certaine fatigue. Bâillements. Les chameaux, eux, se sont discrètement éclipsés dans leur abri. Toute la famille repart pour Neuchâtel, tandis que les intervenants doivent encore faire le compte-rendu du jour, pour assurer le suivi des rencontres. Epuisés aussi, mais rayonnants. «Le but est de donner une meilleure qualité de vie aux personnes, en trouvant des stratégies, qui améliorent le bien-être des humains et des animaux. Chaque séance est une victoire», lâche Irene Pareja. Tous deux ne manquent pas de projets ni d’envies. Comme celle de travailler un jour peut-être avec des personnes non-voyantes, des réfugiés de guerre ou toute personne qui souhaite s’épanouir au contact des animaux. «Il y aurait encore beaucoup à faire avec des financements. On n’utilise que 5% du potentiel», dit Quentin Dimier, en proposant à Aldo, le cacatoès, une dernière balade sur son épaule. 

Irene Pareja et Quentin Dimier, les deux intervenants du projet IAA, avec Aldo le cacatoès.

Irene Pareja et Quentin Dimier, les deux intervenants du projet IAA, avec Aldo le cacatoès.

En chiffres

2019

création du Bioparc Genève, ouvert initialement à Vernier en 1974 sous le nom de Parc Challandes, puis en 1991 à Bellevue

 

250

animaux de 85 espèces différentes, européennes et exotiques, dont un tiers sont menacés à l’état sauvage

 

8

personnes (médecin vétérinaire, soignants, etc) s’occupent d’assurer le bon fonctionnement du Bioparc

 

1,3

hectares de superficie

 

4022

membres de soutien

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