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Marche

La fascination pour les randonnées à étapes

Sur le tracé d’un pèlerinage historique, ou non, les escapades à pieds de plusieurs jours connaissent de plus en plus d’adeptes. La preuve par trois marcheurs qui ont  ramené de leur périple un récit enthousiaste.

Texte Laurent Nicolet
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«Sauf quand on écrit un guide touristique, les paysages traversés ont moins d’importance que le paysage intérieur». On n'est pas obligé d'être toujours d'accord avec Michel Houellebecq. Pour illustrer en tout cas la vogue grandissante des randonnées de plusieurs jours, par étapes, sur le tracé d’un pèlerinage religieux ou non, voici trois livres, écrits par trois marcheurs enthousiastes. Dont un s’apparente d’avantage à un guide pratique, et les deux autres à des guides spirituels. En route!

La Grande traversée des Alpes

La grande traversée des Alpes, c'est 600 km, une soixantaine de cols et autant de villages, à travers quatre parcs naturels, un canton suisse et cinq départements français. Une Odyssée qui démarre à Saint-Gingolph au bord du Léman pour aboutir à Menton sur les rives de la Méditerranée.

Auteur d'un guide pratique consacré à cette épopée, (La Grande Traversée des Alpes, éditions Favre) le valaisan Julien Moulin la propose en 35 étapes de 6 à 9 heures en moyenne. A travers des environnements et des atmosphères aussi diverses que celles du Mont-Blanc, du Beaufortin, de la Vanoise, de la Maurienne, du Queyras, du Mercantour et de la Vallée des merveilles.

«Une aventure hors normes, résume-t-il d’entrée, de par sa longueur, la diversité des paysages, ses multiples rencontres, les nombreuses régions visitées. Dans la descente du col du Berceau face à la mer ,des larmes mouillaient mon visage ».

Sans doute pour rassurer ceux que l'ampleur d'une telle balade pourrait laisser dubitatifs, Julien Moulin invoque Alfred Hitchcock en personne: «La vie ce n'est pas simplement respirer, c'est aussi avoir le souffle coupé».

Conseillé de début juin à fin septembre, ce trekking suit un itinéraire de moyenne montagne. Le découpage en 35 étapes n'est pas un dogme. Certaines étapes peuvent être raccourcies en empruntant sans honte des transports publics. Il peut être raisonnable d'envisager quelques jours de repos et de tabler donc sur une durée totale d’une quarantaine de jours. Même si le record de la traversée se situe au dessous des …huits jours.

S'agissant du ravitaillement il faut savoir que les hébergements mentionnés - hôtels ou cabanes de montagne proposent repas du soir et petit déjeuner. Julien Moulin insiste: «ce voyage alpin chacun peut le vivre à sa manière, dans son intégralité ou en partie, en marchant ou en courant, en suivant le tracé historique ou en s'en affranchissant, en autonomie ou en dormant en gîte et refuge, accompagné par un professionnel ou en suivant le roadbook des agences…»  Parce qu’à la fin, la Grande traversée des Alpes, c'est bien cela: «une source de liberté inestimable, un moment fort dans la vie de ceux qui l'ont réalisée».

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Du Léman à Rome

La via Francigena, tout le monde connaît. L'itinéraire en a été tracé en 990 par l'archevêque Sigeric de Canterbury, qui s'était rendu à Rome pour rencontrer le pape Jean XV et on en avait profité, au retour, pour noter les étapes de son voyage. «Un passage rectiligne entre le sud et le nord de l'Europe» comme le rappelle Marie-Hélène Miauton dans le livre (Chemins obliques, éditions de l’Aire) qu'elle vient de consacrer au pèlerinage dont elle effectuée la partie menant du Léman jusuq’à Rome, par le Saint-Bernard, Aoste, la plaine du Pô et ses rizières les Appenins, la Toscane, et enfin le Latium.

Après avoir longtemps dirigé l'entreprise qu'elle a créé, spécialisée dans les enquêtes et les sondages Marie-Hélène Miauton se consacre  désormais à l’écriture. Au retour de son périple, elle se pose la question : «Suis-je pour autant une pèlerine?» Tout le monde peut ne pas être habité «de foi profonde, d’ascétisme de pénitence et de prière». Alors quel peut être le sens d'une telle randonnée? S’extraire des mauvaises habitudes ou du confort ? «N’y a-.t-il pas, se demande la voyageuse, d’autres sacrifices plus signifiants comme par exemple s'extraire de la distraction permanente à laquelle l’homme moderne, complice ou non, se trouve soumis?» La réponse semble être dans la question.

De toute façon il est des évidences qui ne se discutent pas: «Toute la morphologie humaine est adaptée à la marche, depuis le trou occipital centré sur la colonne vertébrale jusqu'à la cambrure des pieds, en passant par la position du bassin, les rotules, les tibias…»  Et tant pis si «contrairement à l'espoir plus ou moins avoué de ceux qui décident de la pratiquer régulièrement, la marche s'avère un piètre moyen de perdre du poids»  ne consommant en effet que 200 calories par heure. «Broutille!» se désole la marcheuse.

Il faut de toute façon mettre un pied devant l’autre, pour la bonne raison que «l'humain a la bougeotte» que «tout lui est raison ou prétexte pour se déplacer». Résumons : «la marche ne fait pas maigrir mais elle allège l'esprit».

 Marie-Hélène Miauton explique aussi que sur la via Francigena «le dénivelé proprement dit ne pose pas de problème».  Contrairement à la succession des montées et descentes qui ramène le randonneur «au niveau antérieur pour remonter et descendre une fois encore» d'où «un réel sentiment d'inutilité voire de punition». Sauf qu'en y réfléchissant bien on constate que le tracé répond à un «esprit d'économie». Lorsque le chemin monte ou descend c'est uniquement pour «réduire la distance, pour rationaliser l'effort total. Chaque fois que j'ai évité une grimpette rebutante en choisissant un itinéraire plus facile il en est résulté un rallongement conséquent du trajet».

De toute façon la marcheuse a mis au point un truc pour affronter sereinement les grimpettes en question : «Regarder obstinément ses pieds en refusant de lever la tête jusqu'à l'arrivée en haut… il est très rassurant de s’abîmer dans la contemplation studieuse de ses souliers». Et lorsqu’on s'arrête «toujours tourner le dos à la pente pour s’encourager du trajet parcouru plutôt que de redouter le chemin restant».

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Du lac de Constance au Léman

Encore un pèlerinage. Cette fois sur la Voie Jacobi, à savoir la portion suisse du chemin de Compostelle, entre le lac de Constance et le Léman. Emmanuel Tagnard, journaliste de la RTS spécialisé dans les questions religieuses, l’a effectuée  en 18 jours, en a ramené une saga à épisodes publiée dans Heidi News avant de devenir un livre (Via Jacobi, sur le chemin suisse de Compostelle, éditions Saint-Augustin).

En marche donc à travers les cantons et demi-cantons de Saint-Gall, Appenzell Rhodes-Extérieures, Zurich  Schwyz, Nidwald, Obwald, Berne, Fribourg, Vaud et Genève, pour des étapes d’en moyenne une vingtaine de kilomètres, parcourus en six ou sept heures. Emmanuel Tagnard y croisera, entre tant d’autres, une momie égyptienne, une Vierge noire, un pèlerin tchèque «retournant à Prague avec plus de 4'000 km à la force des mollets», des anciens toxicomanes dans un monastère à Wattwill, Timo, «le pèlerin qui dort dehors en attendant le versement de son salaire». Bref «des gens qui vous pompent l’air et des gens lumineux…mais comme on est en mouvement, on ne juge pas».

 «1000 ans»: l’âge de cet illustre chemin! » s’extasie le marcheur. Sauf que la météo suisse n'est pas toujours d'une tendresse absolue. «Le grondement de l’orage se déchaine dans ma direction. Marchant d’une colline Appenzelloise à l’autre, je crains de me transformer en paratonnerre ambulant».

Mieux vaut savoir, décrète Emmanuel Tagnard que «les cinq premiers jours de marche sont toujours les plus pénibles, car le corps doit trouver le rythme qui lui convient». Passé ce délai, le constat est là: «Mes épaules sont plus légères, mon dos s'est redressé». 

Les paysage semblent s’interpréter au gré de la fantaisie du marcheur. Ainsi dans la vallée de Nidwald où en 1964 fut tourné le troisième James Bond :«Les usines Pilatus servirent de décor au repère du sinistre Goldfinger …Dans l'imaginaire collectif, la Suisse devenait ainsi un lieu d’accueil pour les forces du mal».

 Pour contrebalancer cette impression voici bientôt un monument à la gloire de Winkelried, le héros kamikaze de la bataille de Sempach. «Un combattant historique!» m’affirme un employé de la voirie ». Puis Flüeli Ranft, l’ermitage de Saint Nicolas de Flüe.

 A Fribourg, l’abbé Ducarroz, prévôt émérite de la Cathédrale, le dit au pèlerin :«quels que soient les aléas du voyage ou les motivations du départ, on ne rentre jamais identique. On devient un peu le chemin.»

Lors de l’avant-dernière étape, entre Gland et Bogis-Bossey, le chemin en question passe à côté d’un petit cimetière campagnard. «Sur le fronton, une inscription très officielle me surprend autant qu’elle me rassure: «Ici l’égalité».

Bilan final : «J’ai fait le ménage dans ma tête en mettant le corps à l’épreuve. Les rencontres et les partages ont relativisé des difficultés. La beauté des paysage a renouvelé mon regard».

 

 

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