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Energie

Le solaire à la traîne

Embûches administratives, législation mal adaptée, manque de volonté politique: le photovoltaïque peine à jouer son rôle de fer de lance supposé dans la transition énergétique.

Texte Laurent Nicolet
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La centrale solaire installée sur les toits du centre de distribution ­Migros à Neuendorf (SO) est l’une des installations les plus grandes et performantes de Suisse. Le ­rendement annuel moyen de la centrale d’environ 7,5 GWh permet de couvrir la consommation d’électricité ­annuelle de 1900 foyers (photo: Daniel Winkler).

Les chiffres sont là et ne brillent pas: on installe trois fois moins de panneaux que ce qui était prévu pour faire face à la sortie du nucléaire et à la fin des énergies fossiles. L’objectif de la Confédération, fixé en 2018, dans le cadre de Stratégie 2050, est en effet de produire à cette date 34 térawattheures par an (TWh) grâce au photovoltaïque. Ce qui nécessiterait d’installer chaque année 1500 mégawatts (MW) Or, la moyenne pour l’heure est de 300 à 400 MW par an. Le point avec Jean-Christophe ­Hadorn, ingénieur à la retraite, pionnier des énergies renouvelables et qui tente avec beaucoup de difficultés d’installer un parc photovoltaïque dans son village vaudois de Bournens.

Quel potentiel?

L’Office fédéral de l’énergie (OFEN) estime que l’énergie solaire produite viendra à 50% des toitures, à 17% des façades, à 15% de la couverture des bords d’autoroute et des parkings et à 18% de parcs au sol. Pour un potentiel estimé à 50 TWh. L’apport serait énorme sachant que la consommation globale d’électricité en Suisse est à peu près de 60 TWh et pourrait passer, d’ici 2050, à 90. Mais ces chiffres restent théoriques. Une étude de l’EPFL arrive plutôt à un potentiel de 24 TWh par an pour la production solaire. Le professeur Andreas Züttel, de l’EPFL Valais, a expliqué sur Heidi.news qu’en tenant compte de l’abandon du nucléaire et des énergies fossiles, il faudrait à peu près trois fois la surface des toits de toute la Suisse pour que le solaire puisse répondre à une consommation d’électricité dopée de surcroît par le passage des voitures et des systèmes de chauffage au tout électrique.

Des toits sous-utilisés

Certes, la loi permet d’installer des panneaux solaires sur n’importe quel toit et de recevoir pour cela une aide. «Mais l’obligation d’en mettre ne concerne que les bâtiments neufs, explique Jean-Christophe Hadorn, alors qu’il faudrait que toutes les constructions, y compris les anciennes, soient obligées de le faire d’ici dix ans. N’importe quelle photo aérienne montre que la plupart des toits, même plats, ne sont pas équipés.» Il faut savoir en effet que les bâtiments neufs ne représentent que 1% du parc immobilier et qu’un seul canton, celui de Bâle-Ville, a désormais étendu l’obligation d’installer des panneaux ­solaires sur tous les bâtiments d’ici à 2035. Mais la mesure fait déjà l’objet d’une opposition de la part de Patrimoine suisse. Enfin, il semblerait, selon une estimation de ­Swissolar, l’association des professionnels de l’énergie solaire, que les propriétaires immobiliers se contentent souvent d’installations minimales. Impossible de tabler non plus sur une espèce de mobilisation générale, puisque les deux tiers des Suisses ne sont que locataires des bâtiments qu’ils habitent.

Les embûches de la loi

Jean-Christophe Hadorn entend installer 5000 m2 de panneaux solaires sur un terrain mis à disposition par la commune de Bournens. Les embûches pourtant se sont multipliées. Il s’avère par exemple compliqué d’obtenir du canton un permis de construire. «On nous demande une ­expertise en géologie qui prouve qu’on n’abîme pas le sol. Est-ce qu’on ­demande cela pour une station-service ou un parking?» Pire encore, la ­législation fédérale stipule que tous les utilisateurs d’une centrale solaire doivent se situer sur une parcelle contiguë. «C’est fait pour ne vendre qu’à votre voisin et, surtout, pour que vous ne puissiez pas concurrencer des sociétés déjà existantes.» Autre obstacle: les utilisateurs doivent se re­grouper sous un seul compteur. «Comment voulez-vous que mes six cents habitants de la commune acceptent d’être derrière un seul compteur?»

 

 

Switzerland Tourism - By-Line: swiss-image.ch/Tamara Fehr

Le soleil, source de vie et d’énergie (swiss-image.ch/Tamara Fehr).

Autres freins

Jean-Christophe Hadorn évoque plusieurs autres freins au développement du solaire. Comme «la rétribution unique qui n’est pas assez élevée» ou encore «le tarif d’achat qui n’est pas unifié». Il plaide donc pour «une réglementation claire, homogène de la rétribution du solaire dans toute la Suisse» pour un tarif qu’on «essaierait de garantir sur plusieurs années. C’est quand même cela qui décide les gens, la sécurité de rétribution». Autre bémol, le manque de professionnels de l’énergie solaire. «On n’a pas planifié, ni aidé, la formation. Les électriciens qui s’occupent de solaire se sont formés sur le tas.» Il faut dire que, si «les décisions énergétiques sont plutôt prises au niveau fédéral, la formation est plutôt gérée au niveau cantonal,
il y a donc comme un hiatus.»

 Un manque de volonté politique

On aurait pu imaginer qu’avec la sortie du nucléaire et les incertitudes autour du gaz et du pétrole russes, la volonté politique serait forte de développer une énergie renouvelable comme le solaire. «Sauf que ceux qui décident ont des intérêts dans les énergies traditionnelles, suggère Jean-Christophe Hadorn. Les grosses communes par exemple sont actionnaires des grandes sociétés électriques.» Le solaire est aussi fréquemment renvoyé au fait que le matériel soit d’origine chinoise. «Mais pendant vingt-cinq ans, on n’a rien fait pour développer notre propre filière. Au lieu d’une solution globale, c’est un peu, comme souvent en Suisse, la politique des petits pas qui semble prévaloir. Et puis, on pense que, parce qu’on est petit et riche, on aura toujours accès à de l’énergie, même s’il faut la payer très cher.» Et de s’étonner que «le Parlement, si à ­cheval sur la question de notre autonomie alimentaire, ne semble pas s’inquiéter qu’en matière d’énergie notre autonomie ne soit que de 20%, à savoir l’hydroélectrique. Tout le reste, c’est du fossile ou du nucléaire, dont le combustible vient du Kazakhstan ou de Russie.»

Miracle dans les Alpes?

Des projets comme le parc solaire flottant du lac des Toules au Grand-Saint-Bernard ou Gondosolar (lien en allemand) dans le Haut-Valais, qui pourrait ­devenir, avec 4500 panneaux ­verticaux, le plus grand parc solaire de Suisse, tablent sur l’altitude pour booster la production de cette énergie. Entre un rayonnement plus intense et ­l’effet de réverbération de la neige, la production, par rapport à celle de plaine, peut augmenter de 50%. Avec de bons rendements aussi en hiver. Sauf que, là encore, les obstacles ­législatifs sont importants: la construction de centrales photovoltaïques en ­dehors des zones à ­bâtir peut subir le même sort que les éoliennes, avec des recours de longue durée, jusqu’au ­Tribunal ­fédéral. Les Verts valaisans ont par exemple déjà fait part de leurs doutes face à l’impact de ­Gondosolar sur la biodiversité.

Ce qui fait dire à Jean-Christophe Hadorn que, malgré l’ensoleillement dans les Alpes, les surfaces immédiatement utilisables ne sont pas si nombreuses. «La surface des ­barrages, c’est une dizaine de toits de grandes entreprises, autant dire rien. Installer une ­centrale solaire sur un barrage, c’est comme si vous disiez ‹je ne mange pas de viande une fois dans l’année›.»

 

Le talon d’Achille

Bien sûr, le solaire a son gros talon d’Achille: il produit beaucoup plus d’énergie en été qu’en hiver: 160 watts par mètre carré en été, 40 en hiver et 100 au printemps et à l’automne. Cela ne fonctionne donc effectivement qu’entre avril et septembre. «Les électriciens se cachent derrière cet argument pour dire ‹vous voyez bien, vous avez besoin de nos centrales nucléaires›, raconte Jean-Christophe Hadorn, ce qui est vrai à court terme, mais à long terme, si l’on développe massivement le ­solaire, on trouvera des solutions de stockage.» En attendant, l’idée est plutôt d’installer des parcs solaires à l’étranger dans des zones plus favorables, comme l’Espagne, le Sahara, la Grèce, voire l’Australie.

Et sinon?

Parmi les perspectives de développement du solaire, Jean-Christophe Hadorn cite l’agrivoltaïque déjà à l’œuvre dans certains pays: «Il s’agit d’une production photovoltaïque dans des champs cultivés, qui peut se faire de plusieurs manières, mais surtout avec des supports qui permettent aux tracteurs de passer en dessous.» Il croit ainsi beaucoup aux capteurs verticaux – ceux là mêmes qui sont prévus pour le site de Gondosolar. «Ce sont des capteurs bifaciaux qui captent des deux côtés avec une production relativement semblable à celle des capteurs traditionnels, on les pose sur des mâts et des supports.» Autre perspective encore lointaine, celle de la «peinture solaire», ­capable, par sa composition, de produire de l’énergie sans recours à un ­panneau photovoltaïque et dont il suffira alors d’enduire façades et surfaces diverses.

 

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