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Société

Majeurs et tatoués 

Autrefois assimilé à la marginalité, marquer son corps a perdu de sa valeur transgressive. Devenu un phénomène à la mode, il séduit les jeunes et adolescents, qui parfois n’attendent pas l’âge de la majorité pour se lancer.

Texte Patricia Brambilla et Sid Ahmed Hammouche  
Photos Nicolas Righetti
Date
© Nicolas Righetti / Lundi13

© Nicolas Righetti / Lundi13

Lorsque Catherine a promis d’offrir une séance de tatouage à son fils pour ses 17 ans, le cadeau d’anniversaire a fait l’effet d’une déflagration atomique au sein de cette paisible famille vaudoise. Car le papa ne voulait pas entendre parler de cette ­«folie d’adolescence» que l’on risque de regretter à l’âge adulte et qui peut fermer bien des portes.

L’avocat Sébastien ­Pedroli, spécialiste en droit de la famille, se dit choqué d’apprendre que des parents offrent des ornements ­corporels à leurs ados. «Je trouve tout à fait légitime de faire valoir son autorité ­parentale lorsqu’un enfant mineur, et même majeur, ­exprime sa volonté de se faire tatouer. Les parents ont le devoir de protéger l’intégrité physique et morale de leur enfant. On doit aussi s’interroger sur leur capacité de discernement à l’âge de 15 ans, voire 17 ans», ­explique-t-il.

Même son de cloche chez Philippe Mülhauser, tatoueur ­depuis trente-cinq ans, secrétaire de l’Association suisse des tatoueurs ­professionnels et responsable de la ­formation et des cours d’hygiène pour la Suisse romande. Il prône le dialogue entre les tatoueurs, les jeunes et les ­parents. «Il faut beaucoup discuter pour aider les ados à bien réfléchir sur leur décision de se faire marquer et les orienter à choisir un tatoueur ­professionnel qui dispose des outils et surtout des bonnes conditions ­d’hygiène.»

Philippe Mülhauser pointe du doigt l’absence de formation et le flou juridique qui entoure la pratique du métier. «Généralement, je refuse de tatouer des mineurs. Pour pouvoir être tatoué dans mon studio, la personne devra avoir 18 ans ­révolus. Pour les mineurs de 16 ans et plus, j’exige qu’ils soient accompagnés par un de leurs parents lors de la prise du rendez-vous et le jour du tatouage. Il faut aussi une copie de la carte d’identité. Les clients doivent encore signer une fiche de rendez-vous et un questionnaire de santé. Il n’existe pas de méthode, mais chaque tatoueur applique ses propres normes. Moi, je respecte la charte ­approuvée par notre ­association. Il faut aussi expliquer aux clients, majeurs ou non, les risques et l’impact d’un tatouage sur toute une vie.» Reste que le tatouage, ­démocratisé et trendy, est devenu une sorte de rituel de jeunesse, comme un carnet intime que l’on expose. Le témoignage d’épreuves traversées, de petites victoires, d’affirmation de soi, comme s’il fallait encrer sa vie pour mieux s’ancrer. MM

Le saviez-vous?

Le terme tattoo ou tatouage en français provient du mot polynésien «­tatau», qui signifie frapper, marquer. Il est aussi dérivé du mot ­tahitien «Ta-Atua», qui est formé du mot «Ta» pour dessin et «Atua» pour esprit. Ce qui donne la signification de «dessin de l’esprit» ou de «marque ­divine».

«Mon envie de me tatouer remonte à mes 10 ans»

 © Nicolas Righetti / Lundi13

© Nicolas Righetti / Lundi13

Théo Eenhoorn, 20 ans, étudiant en économie et en management

«J’ai vingt-neuf tatouages, réalisés en l’espace de deux ans. Mes parents n’étaient pas d’accord que je me fasse tatouer. J’ai dû attendre mes 18 ans, même si mon envie de me tatouer remonte à mes 10 ans.À cet âge, j’avais même réfléchi aux motifs et aux parties du corps que je voulais marquer. Mineur, j’évoquais mes projets avec mes parents sur le ton de la rigolade. Ma demande de passer à l’acte à 17 ans a été mal accueillie. Mes parents ont même menacé de me mettre à la porte si je me tatouais avant ma majorité. Aujourd’hui encore, ma famille accepte mes ornements ­cutanés, mais n’approuve toujours pas ma démarche. Mes parents craignent que cela me ferme les portes et constitue un obstacle pour mon avenir professionnel.Et à chaque fois que je rentre à la maison avec un nouveau thème sur mon corps, c’est la guerre. Plus le tatouage est visible, plus leur colère monte. Mon corps est partagé en ­plusieurs thématiques: le bras gauche est consacré à ma famille, chaque membre a sa place sur ma peau. Le bras droit est gravé avec mes convictions et ma philosophie. Le torse, le ventre et le dos racontent les événements de ma vie, une sorte de carnet de route. Et finalement, mes plaisirs et mes hobbys tiennent sur mes deux jambes. Mon projet est de couvrir la totalité de mon corps, du cou au crâne, en passant par le dos et le ventre. Sauf mon visage. À ma mort, mon corps doit raconter ma vie. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai investi plus de quinze mille francs dans mes tatouages et plus de cent vingt heures sous les aiguilles des professionnels.»

«Les tatouages sont le rappel de mon évolution»

© Nicolas Righetti / Lundi13

© Nicolas Righetti / Lundi13

Naïma Labidi, étudiante, 20 ans

«J’ai fait mon premier tatouage à 19 ans. Un Yin-Yang, avec lune et soleil séparés sur chaque ­poignet. Une manière de dire la complémentarité, la nuance et l’équilibre que j’ai parfois du mal à trouver. J’ai toujours voulu avoir des tatouages. J’aime l’idée que mon corps soit une toile pour les artistes. J’ai placé le ­deuxième sur ma clavicule, une plume pour me rappeler la ­douceur et la légèreté dans les moments difficiles. Qu’il faut se laisser porter et ne pas ­s’agripper aux choses négatives. Je viens d’en faire un troisième sur le plexus solaire: il s’agit d’une spirale avec les deux mains de Michel-Ange de chaque côté. Il signifie la création d’un ­renouveau, un sens profond pour moi. Chacun de mes ­tatouages a été mûrement ­réfléchi, ils sont le rappel d’un passage douloureux dans ma vie, mais surtout de mon évolution. Le prochain sera un mot écrit derrière mon oreille droite: ­patience. Parce que mon chemin de guérison est un long processus.» 

«Le corps, c’est une toile blanche»

 © Nicolas Righetti / Lundi13

 © Nicolas Righetti / Lundi13

Vincent Albert, photographe en apprentissage, 20 ans

«J’ai fait mon premier tatouage deux semaines après mes 18 ans. C’était un cadeau d’une de mes sœurs. J’ai choisi Valknut, un symbole viking, trois triangles entrelacés qui signifient la mort comme une libération de l’âme. Pour qu’il ne soit pas apparent tout le temps, je l’ai placé sur mes côtes gauches. Je ne vais pas le ­regretter, ça correspond à une ­période de ma vie. Six mois plus tard, j’ai fait un fluide, un tatouage unique selon un procédé numérique, qui part de la nuque jusqu’à l’avant-bras, des traits fins, noirs, abstraits. Le corps, c’est une toile blanche, ma bulle perso. Je sais que je vais continuer. Je me limite juste à un par année pour éviter d’avoir un bras recouvert en six mois! Le prochain? J’aimerais tracer deux grosses lignes droites de chaque côté de la colonne au départ de la nuque… Me recouvrir ne me dérange pas, sauf le visage.»

Quelques conseils

Prenez un temps de réflexion suffisant et choisissez bien le motif qui vous correspond et son emplacement sur le corps, en privilégiant les parties les moins visibles.

Un consentement libre et éclairé est nécessaire. Ne jamais se faire tatouer sous l’influence de l’alcool ou de stupéfiants.

Certaines parties du corps sont beaucoup plus sensibles que d’autres. Les zones les plus douloureuses sont les côtes, le cou, les aisselles, les pieds et les mains.

Choisissez un tatoueur qui a une expertise professionnelle. Le tatouage doit être fait dans un environnement qui respecte des conditions d’hygiène et les aiguilles utilisées doivent être à usage unique.

Les soins des plaies doivent être faits de façon adéquate une fois le tatouage exécuté. Il est important de nettoyer le tatouage et de bien l’hydrater.

Petit lexique visuel

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Tribal Les motifs sont puisés dans le ­tatouage polynésien et maori. Ils sont principalement géométriques.

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Old school Les tatouages ­représentent des aigles, des crânes, des ­poignards, des roses, des hirondelles, des cœurs, des ancres…

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New school Ce style revisite les motifs «old school» en les modernisant, avec des couleurs très vives, des contours forts et un style réaliste.

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Graphique Des lignes, des cercles, des formes diverses, des créations ­digitales ou des trompe-l’œil sont autant de motifs possibles.

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Asiatique Ces tatouages inspirés des motifs chinois et japonais regorgent de dragons, d’animaux, de fleurs et autres végétaux ­colorés et stylisés.

«Le rouge provoque plus souvent des allergies»

Maurice Adatto, médecin cadre au CHUV et directeur médical du Centre de dermatologie Skinpulse à Genève ©DR

Maurice Adatto, médecin cadre au CHUV et directeur médical du Centre de dermatologie Skinpulse à Genève ©DR

 Quel est le risque principal lors d’un tatouage ?

S’il est fait dans de bonnes conditions d’hygiène chez un tatoueur habile, les risques sont très faibles. Les infections sont rarissimes. Le risque principal, c’est l’allergie aux couleurs, que personne ne peut prévoir. Il faut savoir que les couleurs, notamment le rouge, provoquent beaucoup plus souvent des allergies que le noir. En trente ans de carrière, je n’ai vu qu’une seule allergie au noir.  

Quel est l’effet sur une peau très jeune ?

Mis à part le fait que les mineurs doivent avoir l’accord parental, le pigment ne pose pas plus de problème sur une peau jeune. On peut se faire tatouer à tout âge, même à 80 ans !

 Est-ce que certaines peaux sont plus sujettes à complications?

Non. La plupart des catastrophes surviennent à cause de mauvais tatoueurs, qui font n’importe quoi au niveau du dessin et de la technique. D’où l’importance de bien se renseigner auprès de connaissances, de regarder les sites sur internet, de se donner un temps de réflexion, d’observer l’hygiène du studio de tatouage, et d’aller dans les conventions, qui rassemblent des artistes renommés.

 Déconseillez-vous certaines zones du corps ?

Pour un premier tatouage, je déconseille les zones visibles : dos des mains, cou, visage. Pour des raisons professionnelles, le tatouage peut être mal vu. Il y a vingt ans, j’avais beaucoup de policiers genevois, qui venaient se faire détatouer les avant-bras au laser, car la loi à l’époque interdisait les tatouages plus bas que les manches de tee-shirts. De même certaines compagnies aériennes ne permettaient pas au personnel navigant d’avoir des tatouages visibles. J’ai eu beaucoup d’hôtesses qui venaient se faire enlever des petits dessins sur les chevilles. Mais sur un plan dermatologique, vous pouvez vous tatouer de la tête aux pieds !

Avez-vous beaucoup de tatoués repentis ?

Comme le tatouage se démocratise depuis dix ans, j’ai de plus en plus de gens qui regrettent, soit 5 à 10% de ma clientèle. Certains patients veulent enlever la charge toxique des pigments, qui contiennent divers composants dont des métaux, comme le fer, le zinc, le cuivre, le titane.  Mais quand je détatoue au laser, je fragmente le pigment et ces petites particules partent dans le système lymphatique. Le laser efface les pigments visibles, mais les particules restent dans les ganglions, à l’intérieur du corps. Il ne les élimine pas.

Est-ce qu’on peut tout effacer ?

Ça dépend de la technique, de l’encre utilisée, le noir s’efface beaucoup mieux. Si le tatouage est mal fait, s’il est baveux, il est beaucoup plus difficile à éliminer. Il faut bien se rendre compte que, pour enlever un tatouage, il faut huit à douze séances de laser, sur plusieurs années. Un tatouage coûte une centaine de francs, mais l’effacer coûte parfois plus de 2000 francs ! Le laser ne laisse aucune marque, si le travail a été bien réalisé. Mais si une cicatrice a été faite au moment du tatouage par une mauvaise technique, elle va rester sous forme plus claire. C’est ce qu’on appelle un tatouage fantôme.

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