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Qualité de vie

Voyage au cœur de la «pire commune romande»

Une étude publiée à la fin de l’été classe Tramelan (BE) à l’avant-dernier rang de son évaluation des meilleures communes de Suisse. On est allé sur place pour vérifier.

Texte Thomas Piffaretti
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Il faut compter 35 minutes pour rallier Tramelan depuis Bienne. (Photo: Getty Images)

En sortant du train en provenance de Bienne, il faut le reconnaître, on ne se sent pas forcément écrasé par la beauté des lieux. Certes, le choix d’un mardi du milieu du mois de novembre, avec son ciel bas et les restes d’un petit crachin matinal, ne permet pas de découvrir Tramelan (BE) sous son meilleur profil. Cette localité du Jura bernois nichée à 900 mètres d’altitude au milieu de forêts de hêtres et d’épicéas ressemble à la bourgade de 4700 habitants qu’elle est.

La cité ne brille pas par la qualité et la cohérence de son architecture ni ne déborde de vie en cette fin de matinée. Dans la plaine, on vante le fait qu’elle se trouve au-dessus du brouillard et offre un soleil réconfortant. Impossible de le vérifier ce jour-là. Néanmoins, l’air frais et la nature environnante procurent une sensation revigorante indéniable. Mais surtout, rien ne laisse transparaître le fait que l’on met les pieds dans la commune qui pointe à l’avant-dernière place du classement des localités de plus de 2000 habitants du pays en termes de qualité de vie.

Une colère contenue

Infrastructures scolaires, chômage, accès aux soins, fiscalité, mobilité, prise en charge des aînés, écologie... L’étude publiée le 21 septembre par l’hebdomadaire alémanique Handelszeitung a passé au crible 944 communes selon une cinquantaine de critères annoncés comme objectifs (lire encadré). En résulte un classement qui couronne les lieux où la qualité de vie serait la meilleure, et qui pointe du doigt ceux qui seraient les moins bien lotis. Et à ce petit jeu, Tramelan pointe au 943e rang.

«C’est clairement une étude réalisée par des personnes qui n’ont pas quitté leur bureau. Ou tout du moins qui n’ont pas pris la peine de venir voir chez nous», tonne Philippe Augsburger, assis dans son bureau de maire qu’il occupe depuis huit ans. Certains habitants de la cité ont pris le parti d’en rire – la presse locale rapporte que des t-shirts ont été imprimés avec le message «Grr, à un près». L’élu, lui, accueille la chose avec circonspection.

Des atouts à mettre en valeur

Il commence par reconnaître qu’être avant-dernier a le mérite de faire parler de nous et de nos actions. «Ça n’aurait pas été la même chose si on avait été dans le ventre mou du classement.» Philippe Augsburger dénonce principalement le caractère injuste et arbitraire de l’étude. En reprenant la liste des griefs retenus contre sa commune – ou plutôt des qualités qui lui feraient défaut pour figurer plus haut au palmarès.

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«La population grandit de manière constante. Preuve qu’on se sent bien à Tramelan» Philippe Augsburger, maire de Tramelan (BE)

Il égraine son inventaire: des écoles? La commune en compte six; le chômage? «Nous sommes en plein emploi», soutient-il; l’accès aux soins? Tramelan possède un centre médical et plusieurs institutions d’accueil pour personnes âgées. La liste se poursuit avec une offre en infrastructures sportives à faire pâlir de jalousie des communes deux fois plus peuplées.

Alors certes, «tout n’est pas parfait chez nous et nous ne sommes pas forcément la meilleure commune du pays», reconnaît l’édile. Il cite notamment la volonté de développer les énergies renouvelables, même si un projet de construire quatre éoliennes au nord de la vallée existe. De même, la vingtaine de places de crèche ne suffisent pas à absorber la demande. Mais sur ces deux points, la commune travaille à améliorer son offre.

Des chiffres comme indicateurs

La Handelszeitung, hebdomadaire économique, a analysé «tous les critères qui rendent la vie attractive» pour élire la meilleure commune de Suisse. Pour établir son classement, la publication s’est basée sur des données statistiques, comme les émissions de CO2 des bâtiments pour la partie développement durable. Une approche par les chiffres, qui ne tient pas compte du ressenti des habitants. Le podium est accaparé par des communes zougoises, Cham en tête. La première commune romande, Pregny-Chambésy (GE), pointe en 63e position. Dans le sillage de Tramelan, les cités de l’arc jurassien se trouvent en queue de peloton.

Un morceau d’histoire

Après la théorie, l’heure est à la pratique. Philippe Augsburger enfile son costume de guide touristique. Et le charme opère. Premier arrêt: le cinéma de la commune. «Fondée en 1915, la salle est restée dans sa configuration d’origine», souffle fièrement Daniel Chaignat. Cet ancien enseignant – dans une école de la commune évidemment – a repris la tête des lieux en 1989. Autonomiste convaincu, il a su aller au-delà des clivages pour en faire l’un des centres de la vie culturelle de Tramelan.

Aujourd’hui, en plus des deux séances quotidiennes minimums, l’endroit tient le rôle de repaire pour les jeunes de la commune. Ils ont les clés, viennent y faire leurs devoirs, s’y retrouver pour discuter. «Avec l’expérience, on a quand même dû mettre en place quelques règles, sourit le maître des lieux. Pas de cigarette, pas le droit de toucher aux bières et interdiction d’aller dans la salle obscure à deux.»

Une étude vite oubliée

Dans la rue, Philippe Augsburger salue tout le monde. Les élections locales de fin novembre n’y sont pour rien, jure le PLR qui brigue un troisième mandat. «Certains ont essayé d’utiliser le mauvais classement de Tramelan pour faire campagne. Mais nos citoyens ne sont pas dupes et le sujet a vite été relégué.» Autour du plat du jour de L’Arena, un des restaurants de la Grand-Rue, le sexagénaire égraine son parcours éclectique, entre la maroquinerie et le travail social, et évoque surtout son attachement pour la cité qui l’a vu naître.

L’après-midi, la tournée reprend. L’édile pointe un lotissement récemment terminé. «La population grandit de manière constante depuis plusieurs années. Preuve qu’on se sent bien à Tramelan.» La visite passe par la piscine communale. Avec leur bassin olympique et leur vaste parterre d’herbe au coeur de la nature, les lieux attirent les foules. «Avec l’altitude, il fait meilleur qu’en plaine pendant les canicules estivales et les gens affluent depuis Bienne.» La visite prend fin un peu plus loin. À côté du Centre interrégional de perfectionnement, Philippe Augsburger pointe le chantier d’une nouvelle entreprise active dans l’horlogerie. Le bâtiment de 120 mètres de long accueillera jusqu’à 300 nouveaux emplois.

Une population quasi unanime

Au moment de quitter le maire, une conclusion s’impose: il aime sa commune et sait indéniablement la présenter sous ses plus beaux atours. Les quelques personnes croisées dans les rues de Tramelan confirment. «C’est n’importe quoi cette étude, sourit Sabrina, on a tout ce qu’il faut ici.» La jeune femme de 31 ans, qui travaille au kiosque de la gare, est originaire de Bienne. Elle a fait le choix de quitter la plaine pour s’installer en altitude. Elle cite notamment la nature toute proche et une vie sociale dense. Tramelan compteen effet une cinquantaine de sociétés et associations, une boîte de nuit et un festival de la bande dessinée.

Seule voix discordante rencontrée, celle de Christine. La patronne de L’AuthentiC, une épicerie fine de la Grand-Rue, qui n’est pas originaire de la commune s’apprête à fermer son commerce après deux ans d’exploitation. «Il y a très peu de passage à Tramelan et la population locale est peu ouverte aux produits qui sortent un peu de ceux de la région, regrette celle qui a également tenu un café à Delémont pendant plusieurs années. La mentalité est quand même un peu particulière.» La magie des lieux vantée par Philippe Augsburger n’a pas opéré sur elle.

Au moment de reprendre le train pour Bienne, on se dit que Tramelan ne coche probablement pas toutes les cases pour prétendre au titre de meilleure commune du pays. Mais qu’elle mérite certainement d’être visitée un jour de beau temps pour comprendre tout l’enthousiasme de Philippe Augsburger quand il parle de sa terre natale. Et surtout, on se dit que si la pire commune du pays ressemble à Tramelan, la Suisse a encore de beaux jours devant elle.

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