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Technologie

Des villes qui vous facilitent la vie

Si nous sommes encore loin des cités futuristes promises par la science-fiction, la numérisation et l’automatisation des villes sont bel et bien en marche. Un nouveau concept de développement urbain vise ainsi à améliorer la qualité des services tout en optimisant les coûts grâce à la technologie.

Texte Thomas Piffaretti
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Transports, énergie et sécurité sont les principaux domaines dans lesquels la méthode smart s'applique. (Illustration: Getty Images / iStock)

Les voitures ne volent pas encore, mais elles se conduisent déjà toutes seules. Si les écrans publicitaires ne personnalisent pas encore leur contenu à votre passage, ce n’est qu’une question de volonté. Et si, en Suisse, des algorithmes ne prédisent pas encore un crime à venir en analysant le comportement des citoyens sur les images de vidéosurveillance, certaines cités chinoises ont franchi le pas. Aujourd’hui, la technologie permet de tout imaginer.

Aucune ville 100% «smart»

Ces projets, qui s’appuient sur la collecte de données numériques, sont appelés «smart». Appliqués à l’échelle d’une ville ou d’une agglomération, ils font de cette dernière une «Smart City» (lire définition). «Il s’agit d’un ensemble d’initiatives relativement hétérogènes, mais aussi et avant tout d’un discours ou encore d’un outil de marketing urbain», relativise Francisco Klauser, professeur en géographie politique à l’Université de Neuchâtel. Pour être vue comme dynamique, une ville doit se dire «Smart City».

Pourtant, le simple fait de proposer aux voyageurs un horaire de bus en temps réel – en exploitant le positionnement GPS du véhicule – est déjà un geste «smart». Raison pour laquelle Francisco Klauser préfère l’expression «Smarter City» – ville plus intelligente ou plus facile à vivre. Car, de fait, toutes les villes de Suisse ou presque s’appuient déjà sur la technologie pour améliorer les services à la population (lire encadré), mais aucune ne peut se prétendre 100% «smart».

«Smart City»: une définition fourre-tout

La notion de Smart City est apparue il y a plus de vingt d’ans mais ne possède toujours pas de définition clairement énoncée. «C’est un peu tout et rien», résume ironiquement Francisco Klauser. Il s’agit avant tout d’une manière d’approcher un problème, qui s’articule autour de trois piliers: l’accumulation de données, leur analyse puis la mise en œuvre automatique d’une réponse prédéterminée. L’objectif est de faciliter et de rationaliser tout ce qui fait le quotidien d’une cité. Aujourd’hui, en Suisse, trois secteurs concentrent la majorité des initiatives smart: les transports, la sécurité ainsi que l’eau et l’énergie.

En revanche, la crise énergétique actuelle et le réchauffement climatique poussent à une accélération de ces projets. «La technologie permet notamment d’adapter l’offre en transports publics le plus précisément possible à la demande et d’éviter ainsi les consommations d’énergie inutiles, insiste le spécialiste des technologies numériques. Il en va de même pour la production et la distribution de l’électricité.»

Des projets qui profitent à tous

Alors, concrètement, à quoi s’attendre dans un futur proche? L’éclairage public qui s’allume et s’éteint en fonction de la présence de passants existe déjà, à Zurich notamment. Des projets de bus à la demande pour optimiser les trajets des opérateurs de transports publics sont aujourd’hui testés à grande échelle. Pour l’expert, il faut donc aujourd’hui concentrer les efforts sur la gouvernance de ces initiatives.

Car pour l’heure, elles sont souvent mises en place de manière disparate, parfois par des entités publiques, régulièrement par des sociétés privées, sans qu’elles soient forcément coordonnées entre elles. En effet, quel est l’intérêt d’une entreprise capable de connaître l’état du trafic en temps réel en observant la position des téléphones portables des automobilistes si les services de secours n’y ont pas accès pour rejoindre le plus rapidement possible le lieu d’un accident grave? «Aucun», répond Francisco Klauser. Il appelle ainsi à une meilleure interconnectivité de ces systèmes.

Tout ce qui est intelligent n’est pas bon à prendre

Mais surtout, avant de se lancer aveuglément dans une société du tout numérique, il devient désormais indispensable de se poser aujourd’hui des questions essentielles: «Est-ce que tout ce qui est ‹smart› est bon à prendre? Et jusqu’où souhaitons-nous aller dans l’automatisation de notre quotidien?» Car si les exemples cités en introduction sont l’expression extrême de l’approche «smart», les dérives existent. «Il peut rapidement y avoir un renforcement de la surveillance policière avec ces technologies», note l’expert, citant l’utilisation de la reconnaissance faciale par certaines villes chinoises pour mettre leur population au pas. D’autant que le cadre légal avance toujours moins vite que la technologie.

Sans même parler de ces excès, Francisco Klauser soulève certaines limites qu’il entrevoit déjà. «Les projets ‹smart› favorisent des services personnalisés. Selon l’algorithme et les critères définis, une partie de la population pourrait se voir privilégiée par rapport à une autre.» Par exemple, vous pourriez être snobé par un service de taxi parce que vous donnez de moins bons pourboires que d’autres clients alors qu’il ne s’agit que d’une question de moyens financiers. «Il y a un vrai risque de tri social», prévient-il.

Si de nombreuses questions restent à trancher, Francisco Klauser se veut confiant. «La Suisse a une très grande culture de l’innovation. Et la lenteur inhérente au système fédéral est dans ce cas bénéfique. Elle nous permet d’observer ce qui se fait ailleurs, notamment les expériences ratées, et de fabriquer les solutions les mieux adaptées à notre société.»

Une Suisse assez «smart»

  • Une étude de l’institut lausannois IMD réalisée en 2021 plaçait Zurich au deuxième rang mondial des villes les plus intelligentes, derrière Singapour. L’analyse saluait notamment l’utilisation de la technologie pour rendre efficaces les alternatives à la voiture individuelle et ainsi réduire le trafic, comme les applications de vélos en libre-service ou de car-sharing. Lausanne arrivait à la 5è place de ce même classement et Genève à la 8è.
  • Les initiatives smart ne sont pas l’apanage des grandes villes. Pully est ainsi souvent citée en exemple des villes du pays les plus en avances dans le domaine. Elle exploite des données numériques pour optimiser la gestion de nombreux domaines : du billet SMS pour accéder plus rapidement à la piscine à la gestion du stationnement en passant par la numérisation du processus des autorisations de construire, la technologie s’est mise au service de la population.
  • Romande Energie exploite également les outils numériques pour optimiser la consommation d’électricité de ses clients. Depuis peu, la société déploie sur son réseau des compteurs intelligents, qui mesurent en temps réel l’énergie utilisée par une ménage ou une entreprise. L’abonné peut ainsi adapter son comportement ou son équipement électroménager et réduire ainsi sa facture.

Notre expert

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Photo (DR)

Francisco Klauser est professeur en géographie politique à l’Université de Neuchâtel et spécialiste des technologies numériques.

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