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Une photographie en noir et blanc de Gottlieb Duttweiler. «Dutti» nage dans le lac et porte un chapeau.

Notre histoire

Dutti – adoré ou détesté

Certains de ses contemporains voyaient dans le fondateur de Migros un excentrique, d’autres le vénéraient. Il suffit de lire les journaux de l’époque pour s’en convaincre. Pourquoi Gottlieb Duttweiler suscitait-il des réactions aussi fortes?

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Michael West
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Keystone
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Gottlieb Duttweiler a grandi à Zurich, dans une famille où les femmes étaient aux commandes. Il était le seul garçon au milieu de quatre sœurs. Son père, un ancien aubergiste, travaillait comme administrateur à l’association alimentaire de Zurich. Certains biographes sont convaincus que ce foyer à prédominance féminine a fortement marqué le personnage, qui a toujours été à l’écoute des femmes. Son épouse Adele a été sa confidente la plus proche tout au long de sa vie. Et il appelait sa conseillère Elsa Gasser, une brillante économiste et ancienne journaliste de la «NZZ», «mon opposition salariée», car il appréciait ses contradictions et ses idées audacieuses. Il était également considéré comme un grand charmeur qui, plus tard, en tant que patron de Migros, enchantait les clientes lors des ouvertures de magasins. Ses contemporains qualifiaient en outre Dutti de «pêcheur d’hommes», car ses qualités de persuasion ne touchaient pas que les femmes.


L’homme qui comprenait les femmes

Lorsque Gottlieb Duttweiler a fondé Migros en 1925, il a tout misé sur une seule carte: la faveur des ménagères. Il a fait circuler dans Zurich cinq camions-magasins proposant des produits à des prix défiant toute concurrence. Un tract Migros commençait par les mots «À la femme au foyer qui sait compter». Le fondateur de l’entreprise en était certain: les femmes constateraient les avantages des magasins itinérants.

J’admets volontiers que je n’ai pu révolutionner le commerce des produits alimentaires uniquement parce que j’ai trouvé un partenaire intelligent: la ménagère suisse.

Gottlieb Duttweiler, le 19 octobre 1953, lors d’un congrès à Boston

Dès son plus jeune âge, Gottlieb Duttweiler agaçait les enseignants avec son caractère turbulent et rebelle. Il ne s’accommodait jamais de la situation présente. À la demande de la direction de l’école, il a interrompu ses études à l’école cantonale pour se lancer dans un apprentissage de commerce. Enfant, il aimait déjà faire du commerce, par exemple avec des cochons d’Inde qu’il élevait lui-même. Lorsqu’il a fondé Migros en 1925, il a bouleversé le commerce de détail suisse traditionnel.

Il a débarqué comme un éléphant dans la toile finement tissée des accords sur les prix, des trusts de producteurs et des politiciens (...).

«Du», octobre 2000

Toute sa vie, Dutti a testé de nouvelles idées commerciales, en acceptant toujours les échecs. Migros doit sa création à toute une série d’échecs dans la vie de Gottlieb Duttweiler, par exemple en tant que producteur de canne à sucre au Brésil. Mais rien n’a jamais pu l’arrêter. Il était toujours prêt à saisir la prochaine occasion. Notamment, lorsqu’en 1951, il tenta de révolutionner le secteur des taxis: il acheta 100 petits taxis à Londres, avec lesquels il transporta des passagers dans Zurich, à moindre coût. Son souhait était que même un travailleur ordinaire puisse s’offrir un taxi. Une guerre des prix s’est alors engagée, et Dutti l’a perdue. Il a revendu ses voitures mais s’est tout de même félicité que les tarifs des taxis aient baissé pour de bon.

Si nous en sommes arrivés à cette situation d’urgence dans le secteur des taxis, c’est que le président de Migros l’a voulu ainsi. Sa menace d’inonder les rues de Zurich avec 100 voitures jaunes a très vite mis d’accord les propriétaires de taxis.

«Neue Zürcher Zeitung», 19 octobre 1951
Une photographie en noir et blanc de Gottlieb Duttweiler montant dans un taxi
Lorsqu’en 1951, Dutti tenta de révolutionner le secteur des taxis: il acheta 100 petits taxis à Londres, avec lesquels il transporta des passagers dans Zurich, à moindre coût. © RDB by Dukas

Le politicien frustré

En 1933, les concurrents de Migros, notamment les PME du commerce de détail, ont obtenu de la Confédération l’interdiction des filiales. Cette interdiction, restée en vigueur jusqu’en 1945, a été contraignante pour l’entreprise de Dutti qui n’avait désormais plus le droit d’ouvrir de nouveaux magasins.

Pour pouvoir lutter contre l’interdiction, Duttweiler s’est lancé en politique, mais à contrecœur, pour ainsi dire par légitime défense. Il a fondé un parti, l’Alliance des Indépendants, et a été élu au Conseil national en 1935. Il a siégé au Parlement 24 ans au total.

Impatient et infatigable de nature, Dutti a toujours heurté le monde politique bernois. On le considérait comme un colérique, parfois brusque et grossier, mais on disait aussi qu’il était toujours à l’écoute. Il s’est battu avec fougue pour la liberté du commerce et contre les cartels, souvent devant les tribunaux, mais s’est heurté à une forte opposition. On lui a régulièrement reproché de faire de la politique pour sa Migros, par pur intérêt personnel.

Il était perçu dans le monde politique helvétique comme un commerçant vulgaire et excessif aux agissements imprévisibles.

«Du», octobre 2000

En 1948, Gottlieb Duttweiler a voulu intervenir pour que la Suisse constitue des réserves de biens vitaux afin d’être prête pour les futures guerres. Comme le Conseil national n’a cessé de faire traîner les choses, Dutti a perdu patience. En guise de protestation, il a brisé une fenêtre du Palais fédéral avec deux pierres. Ses adversaires y ont vu la preuve qu’il avait définitivement perdu la tête.

Dans les années 1910, Gottlieb Duttweiler était encore un grossiste en produits alimentaires conventionnels, qui a amassé une grande fortune avant de la perdre après la Première Guerre mondiale. En tant que patron de Migros, il a remis de plus en plus en question le capitalisme traditionnel. Il prônait une nouvelle économie de marché qui devait être au service des gens.

Le libéralisme manchestérien impitoyable est mort, vive le libéralisme social responsable!

Gottlieb Duttweiler dans «Die Tat», 18 mai 1944

Les grandes paroles de Dutti ont été suivies d’actes à leur mesure. En 1948, il a fondé l’École-club Migros, qui rendait la formation accessible aux couches les plus pauvres de la population. En 1957, il a créé le Pour-cent culturel Migros. Grâce à cette institution, Migros dépense aujourd’hui 121 millions de francs par an pour le bien de la collectivité. Dutti a osé son coup le plus audacieux en 1940, lorsqu’il a transformé son entreprise en coopérative. Il a ainsi fait don de l’œuvre de sa vie à la population.

Une photographie en noir et blanc de Gottlieb Duttweiler lisant le journal "Die Tat"
Le journal "Die Tat" était son mégaphone politique. © Bibliothèque de l'ETH Zurich, archives photographiques

Le père du peuple

Vers la fin de la vie de Gottlieb Duttweiler, les hostilités à son encontre ont diminué et même la presse bourgeoise lui témoignait du respect. On s’accordait désormais à dire qu’il avait beaucoup fait pour la Suisse et notamment pour les personnes les plus défavorisées.

Le couple Duttweiler n’a pas eu d’enfants, sa sollicitude paternelle a donc englobé sa «famille M».

«Die Zeit», 15 juin 1962

Lorsqu’il est mort en 1962, la sympathie a été immense. Les funérailles ont eu lieu à l’église de Fraumünster à Zurich, mais il y avait tant de personnes endeuillées qu’elles ne purent pas toutes y entrer. La messe a donc été retransmise dans trois autres églises. À l’époque, le journal «Blick» avait particulièrement bien résumé l’atmosphère qui régnait en concluant que Dutti laissait tout simplement un énorme vide en Suisse.

Un grand philanthrope est mort. Un homme qui n’est jamais devenu conseiller fédéral, mais qui a radicalement transformé la Suisse dans de nombreux domaines, est mort.

«Blick», 9 juin 1962

Comment voit-on Dutti aujourd’hui? Depuis sa mort, 63 ans se sont écoulés, et pourtant il n’a rien perdu de son importance: il a été un pionnier hors pair; il a modernisé la Suisse dans de nombreux domaines de la vie. Même celles et ceux qui ne savent rien de lui vivent dans un pays que Dutti a fortement imprégné.

C’était une figure du siècle, un créateur, un bagarreur, un intrépide. Gottlieb Duttweiler était tout à la fois: entrepreneur, publiciste, homme politique.

«Die Republik», 23 mai 2022

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